L’humanitaire, nécessaire mais loin d’être suffisant

Publié le 01 octobre 2015
L'aide humanitaire : des moyens souvent très limités face aux besoins des populations
L'aide humanitaire : des moyens souvent très limités face aux besoins des populations

A la suite de la publication de la terrible photo d’Aylan Kurdi, ce petit enfant syrien échoué sur une plage turque, les ONG et les associations humanitaires ont reçu des dons massifs. Prenant conscience, à l’aide de cette photo, de la gravité de la situation, l’opinion publique européenne s’est ainsi emparée de la question en faisant parvenir des sommes d’argent rarement vues en aussi peu de temps. Beaucoup d’associations ont même parlé d’un mouvement de générosité sans précédent dans la mesure où beaucoup d’entre elles n’avaient jamais reçu autant de dons en si peu de temps.

Cet engouement massif pour les associations humanitaires est certes une bonne chose. Toutefois, il a aussi eu pour conséquence de mettre en évidence que, si les associations et ONG humanitaires sont nécessaires pour endiguer quelque peu le malheur du monde, se reposer simplement sur leurs actions est à la fois hypocrite et totalement illusoire. C’est ainsi que ces associations ressemblent à s’y méprendre aux palliatifs que l’on donne aux personnes en fin de vie : elles soulagent quelque peu le malheur du monde mais à elles seules, elles sont incapables de réellement endiguées celui-ci. Finalement, elles peuvent même apparaitre comme dangereuse dans la mesure où en déléguant l’action à ces structures, l’opinion publique se détache complètement des problèmes.

La misère du monde moins importante grâce aux associations humanitaires

Par leurs actions, les associations humanitaires permettent de réduire quelque peu la misère du monde. En venant au secours des migrants qui tentent de traverser la Méditerranée, le capitaine Philippe Martinez permet, par exemple, de réduire le nombre de morts dans ce qui est devenu un cimetière sous-marin qui fait honte à l’Europe. De la même manière, lorsque la Fondation Abbé Pierre sauve des SDF d’une mort certaine en hiver, on ne peut que la féliciter. Il est, en effet, absolument intolérable qu’un Homme meurt de froid ou de faim dans la 6ème puissance économique du monde.

On peut, d’ailleurs, élargir le champ de vision et constater qu’à chaque fois qu’une association humanitaire intervient, ou tente d’intervenir (n’oublions pas, en effet, que dans certains pays ces associations sont considérées comme des ennemis et que l’on n’hésite pas à prendre en otage ou à tuer leurs membres), c’est souvent des dizaines voire des centaines de personnes qui sont sauvées d’une mort à la fois certaine et totalement injuste. Aussi est-il clair que l’action des associations humanitaires est une nécessité absolue pour diminuer la misère et les injustices dans le monde. Toutefois, leur action peut aussi faire que l’opinion publique se détourne des différents problèmes qui parcourent la planète.

Les associations humanitaires, forme d’opium ?

Le principal danger réside dans le fait que leurs actions peuvent rendre tolérables aux yeux de l’opinion publique des situations qui ne le sont pas. En somme, l’écueil qui nous guette est simple à résumer. Il s’agit d’une forme d’assoupissement, voire de franc désintérêt, à propos des situations de guerre, de famine, de pauvreté ou de migration. En effet, au prétexte que des associations humanitaires se chargent d’assister les victimes de la misère, on se dit que cette dernière est moins présente, plus tolérable. Imaginons que chaque matin de l’hiver nous apprenions qu’un SDF est mort de froid. Peut-être alors que l’opinion publique se sentirait bien plus concernée par le sort des milliers de SDF qui vivent l’horreur dans notre pays. Que l’on soit bien clair, je n’appelle évidemment pas à laisser les SDF mourir de froid dans nos rues (ce qui serait absolument intolérable) mais on peut se demander si l’action des associations n’agit pas comme une forme d’anesthésiant ou d’opium sur notre propension à se révolter contre l’injustice.

La deuxième principale limite des associations humanitaires vis-à-vis de l’opinion publique, c’est que cette dernière a tendance à déléguer l’action aux associations humanitaires plutôt que d’agir à son échelle pour lutter contre la misère, la pauvreté ou la faim. Pour les plus nobles, en donnant 10€ par mois on se dit qu’on a fait déjà assez pour lutter contre ces divers fléaux. Plus pernicieux encore est le processus psychologique qui amène à ne rien faire au prétexte que des associations humanitaires agissent déjà. Un peu comme lorsque la culpabilité se dissout dès lors qu’un nombre conséquent de personnes assistent au crime (ce processus psychologique a déjà été maintes fois prouvé), en se disant que des associations œuvrent déjà pour aider les plus nécessiteux, certains peuvent se dire qu’ils n’ont rien à faire de leur côté. En somme, les associations humanitaires rachèteraient une conscience à tout un chacun et, ainsi, les personnes peuvent céder à la tentation de ne rien faire pour améliorer franchement les choses. Parce que dans le fond, l’objectif profond de toute association humanitaire c’est de ne plus servir à rien. En effet, cela voudrait dire que la misère dans le monde aura été éradiquée. Pour cela il faudrait que l’opinion publique exige que nos dirigeants s’attaquent aux causes de la misère et non à ses effets. Pour le moment, trop nombreux sont ceux qui n’accordent aucun intérêt à cette question.

A tous ceux qui réfléchissent de la sorte, j’aimerais rappeler les mots de l’Abbé Pierre : « Ceux qui ont pris tout le plat dans leur assiette, laissant les assiettes des autres vides et qui, ayant tout disent avec une bonne figure, une bonne conscience, nous, nous qui avons tout, on est pour la paix. Je sais que je dois leur crier à ceux-là.. Les premiers violents, les provocateurs de toutes violences c’est vous ! Et quand le soir dans vos belles maisons, vous allez embrasser vos petits-enfants avec votre bonne conscience, au regard de Dieu vous avez probablement plus de sang sur vos mains d’inconscient que n’en aura jamais le désespéré qui a pris des armes pour essayer de sortir de son désespoir ». Puissent ces mots résonner dans leur tête et dans leur cœur.

Marwen Belkaïd
Membre de l'équipe Isegoria 2015