MÉMOIRE – ALDOUS HUXLEY – LE MEILLEUR DES MONDES (1931)

Publié le 31 décembre 2018 Littérature éducation Philosophie

En 1931, Aldous Huxley publie Le Meilleur des Mondes, une dystopie qui peint une société tyrannique encore inédite : un Etat mondial qui a fait table rase du passé, hiérarchisé la population en castes en fonction d’un sort prédéfini, remplacé l’utérus de la mère enceinte par des machines couveuses, un Etat qui a dirigé la vie entière vers le seul bonheur dans la consommation et rendu artificiel chez l’être humain tout ce qui fait la grandeur poétique de son âme, du goût de la solitude et du silence à la patience de la séduction. Aujourd’hui, Isegoria vous propose un article traitant de la manière dont la mémoire – et son absence – est utilisée par cet Etat mondial pour modeler les individus, pour les standardiser jusque dans leur être et les diviser en classes bien définies, tout cela en vertu de la stabilité sociale, du bonheur et du progrès.

Durant leur incubation et leur enfance, les enfants sont conditionnés à être des Alphas, des Bêtas, des Gammas, des Deltas ou des Epsilons, chaque catégorie ayant sa déclinaison en « plus » et en « moins ». De haut en bas, les Alphas sont les plus intelligents et ont le plus de responsabilités ; les Epsilons sont tout simplement idiots, ils ne parlent qu’avec des mots-clés et effectuent des tâches dont la répétition abrutissante et aliénante est digne des plus grandes heures du taylorisme.

Les chapitres qui nous intéressent ici sont les premiers : nous y suivons un groupe d’étudiants Alphas visitant le Centre d’Incubation et de Conditionnement de Londres–Central. Ils sont accompagnés pour cela par le Directeur même du Centre, qui leur explique tout ce qui s’y trame et pourquoi. Notre sujet étant la mémoire, nous n’allons pas passer en revue tout le processus de déshumanisation des bébés et allons nous concentrer sur quelques scènes bien choisies qui montrent comment la mémoire est manipulée de façon à conditionner, à normaliser, à standardiser les individus. Tout au long de cet article, nous restons fidèles aux définitions de la mémoire selon le Littré : « Faculté de rappeler les idées et la notion des objets qui ont produit des sensations », et selon le CNRS : « Faculté comparable à un champ mental dans lequel les souvenirs, proches ou lointains, sont enregistrés, conservés et restitués ». Le livre a beau être une grande critique du libéralisme économique exacerbé, nous n’accordons pas de place ici à cette critique : non seulement car les exemples parleront d’eux-mêmes, mais surtout car rien au monde ne remplacera la lecture même du livre.

 

 

A. Conditionner la mémoire des individus

 

                1. Par la haine instinctive

 

Au chapitre 2, au cours de la visite du Centre, nous assistons à une scène proprement horrible : un groupe de bébés Deltas de huit mois se voit présenter des livres et des fleurs dans une salle de jeux. Une fois les enfants sagement occupés à jouer avec les livres et à apprécier les fleurs, les agents du centre d’incubation changent, en un instant, la salle en un cauchemar apocalyptique, avec force explosions, alarmes et décharges électriques. Les enfants, terrifiés, se bouchent les oreilles et hurlent à s’en lacérer la gorge. Toute la mise en scène est destinée à faire associer chez les enfants le sentiment de peur panique et de douleur avec les livres et les fleurs : « Ils grandiront avec ce que les psychologues appelaient une haine « instinctive » des livres et des fleurs, explique le Directeur. Des réflexes inaltérables conditionnés. »

Pourquoi conditionner ainsi leur être vis-à-vis des livres et des fleurs ? Pour ce qui est des livres, on commence à s’en douter : « on ne pouvait pas tolérer que des gens de caste inférieure gaspillassent le temps de la communauté avec des livres, et il y avait toujours le danger qu’il lussent quelque chose qui fît indésirablement « déconditionner » un de leurs réflexes », ce qui aurait remis en cause la stabilité sociale. La première réponse est donc d’ordre national, de l’ordre de l’équilibre des forces sociales.

Mais les fleurs ? L’argument est terrible et recèle ici une critique profonde des dérives de l’ultralibéralisme : « Les primevères, les paysages, fit observer le directeur, ont un défaut grave : ils sont gratuits. L’amour de la nature ne fournit de travail à nulle usine. On décida d’abolir l’amour de la nature parmi les basses classes, d’abolir la nature mais non point la tendance à consommer du transport. Car il était essentiel, bien entendu, qu’on continuât d’aller à la campagne, même si l’on avait cela en horreur. Le problème consistait à trouver à la consommation du transport une raison économiquement mieux fondée qu’un simple affection pour les primevères et les paysages. » C’est ainsi que les basses classes ont été conditionnées à raffoler du sport en plein air. C’est donc pour les besoins de la consommation, donc de la production, donc de la société, qu’on conditionne par la mémoire des individus de telle ou telle manière : leur existence est définie, choisie, orchestrée en fonction de la seule stabilité sociale.

 

 

                2. Par l’hypnopédie

 

Sous ses airs savants et imprononçables, l’hypnopédie se résume à l’apprentissage durant le sommeil. Cela consiste à passer des cassettes audio aux enfants endormis afin que leur cerveau s’en imprègne, étant encore réceptif à ce qui l’entoure.

La manière dont Aldous Huxley amène le sujet est très intéressante. Il commence par les premiers essais d’hypnopédie de l’Etat mondial (essais fictifs que je suppose aisément inspirés de tentatives réelles) : on essaya d’apprendre à un enfant des connaissances pures : « Le Nil est le plus long fleuve d’Afrique et le second, pour la longueur, de tous les fleuves du globe. Bien qu’il n’atteigne pas la longueur du Mississipi-Missouri, le Nil arrive en tête de tous les fleuves pour l’importance du bassin, qui s’étend sur 35 degrés de latitude. ». Malheureusement pour les chercheurs, le gamin ne pouvait que répéter inlassablement les mots sans en comprendre le sens (Le-Nil-est-le-plus-long-fleuve-d’Afrique-et-le-second-pour-la-longueur…), comme s’il répétait par cœur un texte appris dans une langue étrangère. En l’occurrence, lorsqu’on lui demandait, il ne pouvait pas citer le plus long fleuve d’Afrique ni celui du monde. Ce fut donc un premier échec : la mémoire ne se manipule pas comme une clé USB, l’accumulation de connaissances pures est une optique de long terme, un travail, une répétition qui nécessite que le cerveau soit en éveil pour bien saisir les liens entre les mots.

Ne pouvant utiliser l’hypnopédie pour fournir à ses sujets des montagnes de connaissances, l’Etat mondial s’en est plutôt servi pour l’éducation morale et le conditionnement par classes sociales. C’est la deuxième scène qui nous intéresse : le Cours Élémentaire de Sentiment des Classes Sociales. Des enfants Bêtas endormis dans un dortoir se voient répéter la bande suivante : « Les enfants Alphas sont vêtus de gris. Ils travaillent beaucoup plus dur que nous, parce qu’ils sont si formidablement intelligents. Vraiment, je suis joliment content d’être un Bêta, parce que je ne travaille pas si dur. Et puis, nous sommes bien supérieurs aux Gammas et aux Deltas. Les Gammas sont bêtes. Ils sont tous vêtus de vert, et les enfants Deltas sont vêtus de kaki. Oh non, je ne veux pas jouer avec les enfants Deltas. Et les Epsilons sont encore pires. Ils sont trop bêtes pour savoir lire ou écrire. Et puis, ils sont vêtus de noir, ce qui est une couleur ignoble. Comme je suis content d’être un Bêta. » Les enfants entendent cela cent vingt fois par nuit, trois nuits par semaine, pendant trente mois – et ça marche, ce qui est un exemple parlant du fait que la mémoire est aussi une question de long terme. Une autre illustration est l’une des phrases-clé qui sont enseignées à tout les individus comme de la sagesse universelle : « chacun appartient à tous les autres » est répétée cent fois par nuit, trois nuits par semaine, pendant quatre ans ; « soixante-deux mille quatre cents répétitions font une vérité ! » se désole l’un des principaux personnages. A quel point est-ce efficace ? Assez pour affirmer que « ce que l’homme a uni, la nature est impuissante à le séparer. » De bout en bout le livre est une confirmation de l’efficacité de ces répétitions : ceux qui ont été correctement conditionnés sont de bons agneaux dociles qui ne remettent jamais en cause le fonctionnement de la société.

L’objectif de toute cette machinerie est énoncé par le Directeur : « Et c’est là qu’est le secret du bonheur et de la vertu : aimer ce qu’on est obligé de faire. Tel est le but de tout conditionnement : faire aimer aux gens la destination sociale à laquelle ils ne peuvent échapper. »  Le second chapitre s’achève sur ces mots terribles de ce même Directeur, euphorique : « Jusqu’à ce qu’enfin l’esprit de l’enfant, ce soit ces choses suggérées, et que la somme de ces choses suggérées, ce soit l’esprit de l’enfant. Et non pas seulement l’esprit de l’enfant. Mais également l’esprit de l’adulte – pour toute sa vie. L’esprit qui juge, et désire, et décide – constitué par ces choses suggérées. Mais toutes ces choses suggérées, ce sont celles que nous suggérons, nous ! – Le Directeur en vint presque à crier, dans son triomphe. – Que l’Etat suggère. – Il tapa sur la table la plus proche. » Modeler la mémoire des individus jusqu’à façonner leur être même, donner forme à un intellect assujetti par la modélisation acharnée de l’inconscient. Le meilleur exemple de l’efficacité de ce conditionnement est justement que les étudiants auxquels il parle, à qui il explique tout cela, le regardent avec la plus fervente admiration, tout ce qu’il y a de plus ébahis. Adieu, donc, les lumières de l’esprit indépendant.

 

 

B. Effacer et reforger la mémoire collective

 

Nous en venons à la manière dont l’Etat mondial s’y est pris pour conditionner les individus, non plus individuellement, dans leur être même, mais collectivement. Historiquement, cet Etat a émergé suite à une guerre mondiale opposant, non des pays, mais les partisans de la nature humaine et ceux de son dépassement. Les seconds sont sortis victorieux et se sont acharnés à détruire les monuments et fermer les musées en une gigantesque campagne contre le passé. L’an zéro de la nouvelle ère fut la date d’introduction de la Ford T (soit 1908 pour nous), et l’ère eut comme nom « N.F. », pour « Notre Ford », du nom de l’industriel américain. Après les monuments et les musées, tous les livres publiés avant l’an 150 de Notre Ford furent supprimés – c’est-à-dire tous ceux publiés avant 2058. C’est ainsi que le premier fondement à la restructuration et la standardisation de l’humanité est la disparition de toute culture singulière au profit d’une histoire commune à tous. Surtout ne rien laisser subsister qui pourrait donner aux individus l’envie de se rebeller, qui pourrait leur faire comprendre que leur bonheur n’est qu’un esclavage savamment réglé, la seule lumière doit être celle d’un assujettissement docile et généralisé. Notre Ford et l’Etat furent érigés au rang de Dieu. La démocratie fut abolie et l’Etat mondial fut dirigé au sommet par dix Administrateurs Mondiaux. Notez d’ailleurs – et interprétez-le comme vous le voulez – que l’autre nom de Notre Ford est aussi Notre Freud.

On proclama alors le culte et la quête incessante du bonheur et de la stabilité sociale sur fond « cette belle parole inspirée de Notre Ford : L’Histoire, c’est de la blague. » Pour que chacun soit heureux, il fut jugé logique de supprimer tout ce qui pouvait rendre malheureux, à commencer par les mauvais souvenirs de l’histoire des peuples. La consommation fut la nouvelle religion d’Etat. En un mot, « tous les avantages du Christianisme et de l’alcool : aucun de leurs défauts. »

La principale illustration de cette mort de la culture est celle du sauvage John : celui-ci a grandi en lisant les œuvres de Shakespeare, il est totalement imprégné du verbe du grand dramaturge et s’exprime souvent en citant simplement des vers de Macbeth, de Hamlet, du Marchand de Venise, de La Tempête et de Roméo et Juliette. Les habitants de l’Etat mondial, qui se targuent d’être civilisés, lui trouvent l’air franchement singulier et s’amusent grandement de son parler.

 

 

Ainsi le rôle de la mémoire occupe-t-il une place centrale parmi les nombreuses thèses sur la nature humaine et son contraire qu’Aldous Huxley développe dans Le Meilleur des Mondes. Si l’exposé qu’il en fait est concis, il le rend d’autant plus parlant qu’il sait toucher à la nature même de l’homme, car la mémoire, dans ce livre, est autant ce qui déshumanise que ce qui asservit, autant ce qui encadre l’esprit que ce qui le borne, les ordres inscrits au plus profond de la chair et de l’inconscient par des dizaines de milliers de répétitions sont le moyen de faire ployer toute velléité de révolte et d’anesthésier à la racine tout risque d’émancipation intellectuelle. Dans cette histoire, le plus civilisé se révèle le soi-disant Sauvage, John : ce dont lui est imprégné, c’est les grandes œuvres de l’esprit, et sa mémoire sans faille de la sagesse shakespearienne lui permet de s’élever au-dessus de la tyrannie de l’Etat mondial liberticide.

Pierre Menard
Membre de l'équipe Isegoria 2018