MÉMOIRE – ALAIN FINKIELKRAUT – LA MÉMOIRE VAINE (1989)

Publié le 31 décembre 2018 Philosophie Littérature éducation

Durant l’occupation, Klaus Barbie fut chef des sections IV et VI du Sipo-SP de Lyon, un service de la police de sûreté allemande. Sous ses ordres furent arrêtées, torturées, déportées, fusillées des centaines de personnes, Juifs comme Résistants. Ces actes lui vaudront d’être condamné à la prison à perpétuité le 4 juillet 1987 par la cour d’assises du Rhône ; c’était la première fois en France qu’un homme était condamné pour ce chef d’accusation, et l’actualité intellectuelle du pays s’est embrasée. Prépas en particulier, Isegoria vous propose un résumé de plusieurs des chapitres du livre qu’Alain Finkielkraut a dédié à ce sujet en 1989 : La Mémoire Vaine.

 

 

CHAPITRES 1 À 4

 

D’abord, fallait-il le condamner ? Si la condamnation pour crimes contre l’humanité a une profondeur d’abord symbolique (c’est-à-dire que les victimes, de réelles, deviennent historiques), alors pourquoi condamner Barbie si on avait déjà condamné les grands dignitaires nazis à Nuremberg, Francfort et Jérusalem ? Barbie était un pion qui avait des ordres et obéissait en vertu d’une hiérarchie, un maillon dans la chaîne de la solution finale, valait-il donc vraiment la peine de le condamner au même chef que ses supérieurs ?

Réponse : oui, car cet argument déguise le crime en service, et n’est donc pas recevable. En effet, « c’est précisément pour ôter au crime l’excuse du service, et pour restituer la qualité d’assassins aux citoyens respectueux de la loi « élevés dans les bons principes et répugnant à la vue des tortures » (1) qui avaient travaillé à sa mise en œuvre, que fut élaborée, de 1942 à 1945, la catégorie pénale de crime contre l’humanité. » Cette notion est d’autant plus importante que la solution finale n’était aucunement liée à la conduite de la guerre et à ses fins : elle était militairement immotivée, un « crime gratuit » pour citer Edgar Faure.

Cette catégorie pénale créée pour l’occasion, qu’apporte-t-elle de nouveau ? Pour la première fois dans l’histoire, le droit dont elle se revendique vaut pour tous les citoyens du monde, surpassant ainsi les droits singuliers des Etats. C’est ce qui ne s’était pas passé après 1918, car l’Allemagne, en vertu du droit des Etats, avait elle-même réprimé (et acquitté) la plupart de ses ressortissants accusés de crime de guerre ; de même la Turquie n’avait pas été condamnée pour les Arméniens. A Nuremberg, enfin, le droit des gens, que Montesquieu définit comme « le droit civil de l’univers, dans le sens que chaque peuple en est un citoyen » prenait le dessus et établissait la morale universelle rêvée des Lumières qui devait valoir « pour les nations et pour les individus ; pour les souverains et pour les sujets ; pour le ministre et pour le citoyen obscur » (2).

Quel rapport avec la mémoire ? Était-ce une manière de venger toutes les victimes des tyrans qui auraient dû être condamnés pour crimes contre l’humanité depuis la nuit des temps si la notion avait existé ? Est-ce qu’en faisant justice aux Juifs on anoblissait les Arméniens ? Sans doute, mais la pierre angulaire du raisonnement est que le camouflage du crime sous l’apparence du service, du professionnalisme et de l’éthique du travail bien fait constituait un oubli des lois de l’humanité. Aucune excuse pour ceux qui ployaient sous l’autorité par faiblesse d’esprit et manque de courage, et encore moins pour ceux trop naïfs pour imaginer les conséquences de leurs actes. « Et c’est le sens, la portée tout à la fois ontologique et judiciaire de la notion de crime contre l’humanité que de rétablir entre l’homme et le crime de lien rompu par la machine technico-administrative, et que de rappeler, en traitant comme des personnes les rouages de l’appareil nazi, que le service de l’Etat n’exonère aucun fonctionnaire d’aucune bureaucratie, ni aucun ingénieur d’aucun laboratoire, de sa responsabilité d’individu. »

Voici donc le travail de mémoire de la notion pénale de crime contre l’humanité : oublier sa propre humanité est un crime contre l’humanité ; oublier son appartenance à l’humanité est un crime contre celle-ci. Mais pour le rapport à la mémoire pure, je pense que le fait qu’Alain Finkielkraut est un Juif d’origine polonaise dont le père a survécu à Auschwitz et dont la famille de sa mère a été gazée ne doit pas être négligé.

 

Malheureusement tout n’est pas aussi beau qu’il le paraît. Il y a trois choses qui frappent.

D’abord, le chef d’accusation de crime contre l’humanité n’est pas forcément prononcé par une juridiction internationale et peut l’être par une juridiction nationale. C’est ainsi qu’au nom de l’humanité Eichmann a été jugé en Israël et Barbie en France par leurs juridictions propres, ce qui est a priori absurde.

Mais les deux cas ne sont pas comparables. Barbie n’agissait qu’en France, Eichmann où il voulait et pouvait. Or, la Déclaration sur les Atrocités signée à Moscou par les USA, l’URSS et la Grande-Bretagne soumettait les hommes « dont les crimes étaient sans localisation géographique précise » à un tribunal international et les autres aux tribunaux du pays lésé. Ainsi, Finkielkraut, à l’instar du philosophe Karl Jaspers, pense que Jérusalem aurait dû livrer Eichmann aux Nations-Unis « pour empêcher la communauté internationale de se laver les mains d’Eichmann, pour lui rappeler que la volonté de faire disparaître un peuple particulier l’avait atteinte tout entière, et pour ne pas contribuer soi-même à réduire la portée de l’entreprise nazie. » En effet, faire juger Eichmann par des Juifs pour les crimes commis contre les Juifs, n’est-ce pas oublier les Tziganes et les homosexuels ? Sachant qu’il faut également se demander si l’Etat d’Israël représente bien le peuple juif dans son ensemble, comme entité morale. Les Nations-Unis, elles, n’ont pas exigé qu’il leur soit livré ; Eichmann a été jugé en 1961, il aura ainsi fallu quinze ans à l’ONU pour renoncer à une partie de la symbolique de la notion qu’elle avait créée. Barbie, lui, a été jugé dans un pays précis pour avoir fait partie d’une machinerie qui en dépassait les frontières : « si donc la France vient de vivre son premier procès pour crime contre l’humanité, c’est bien à défaut d’une justice pénale internationale ».

Deuxièmement, « ce n’est pas l’humanité qui juge et sanctionne les nazis, mais seulement leurs victimes », phrase qui se suffit à elle-même.

« Enfin et surtout, les autres « services publics criminels » n’ont rien à craindre du droit. Le programme kantien d’une justice internationale des Droits de l’Homme n’a pas été réalisé : nulle autorité supérieure, nul organisme transétatique ne dissuade aujourd’hui l’homme ordinaire de prêter au crime nationalisé le concours de ses vertus. Les Arméniens luttent toujours pour la reconnaissance internationale de leur génocide ; les massacres du Bangladesh et le génocide biafrais ne sont sortis de l’actualité que pour sombrer dans un oubli total. Quant aux Khmers rouges, bien que vaincus et chassés du pouvoir (…), ils continuent à siéger, en toute impunité et sous le nom de Kampuché démocratique, dans les instances internationales. »

Bref, seuls les nazis ont été condamnés pour crime contre l’humanité alors que plein d’autres le mériteraient, et la pratique criminelle survit en toute impunité au Troisième Reich. Certes, la nouveauté du cas nazi, qui consiste en ceci qu’un Etat a décrété sur un critère arbitraire qu’une certaine communauté disséminée sur la terre entière devait être anéantie, devait amener une évolution du droit pour la planète entière. « Mais trouver légitime, un demi-siècle plus tard, que les nazis monopolisent encore l’incrimination issue de leurs forfaits, et dire, comme certains, qu’étant un évènement unique, la destruction des Juifs d’Europe représente l’unique crime jamais perpétré contre l’humanité, c’est faire un énorme contre-sens : c’est confondre l’inscription des lois de l’humanité dans le droit avec l’apparition du crime contre l’humanité dans l’histoire, et c’est interpréter comme une marque de vigilance l’échec patent de la société internationale à instituer une communauté universelle en créant la juridiction répressive devant laquelle les criminels d’Etat pourraient avoir à répondre de leurs actes ; c’est, avec la plus parfaite bonne foi, renverser en promesse tenue l’espérance trahie de Nuremberg ; c’est donner au cynisme ou à l’infirmité l’aura de la mémoire ou du scrupule. » En effet, ne pas condamner les massacres slaves et yougoslaves comme crimes contre l’humanité sous prétexte que « les Juifs, c’était pire », c’est laisser impunément agir des criminels au nom de la mémoire de victimes d’autres criminels qui ont fait « pire », et c’est ainsi mépriser l’horreur de la Shoah elle-même, puisqu’il suffirait de faire « un peu moins pire » pour ne pas être inquiété – ce qui n’a pas de sens ! Faut-il tuer des gens par millions pour être accusé de crime contre l’humanité ? Six millions de Juifs génocidés mais seulement deux millions de cambodgiens, donc les khmers rouges n’ont rien à craindre ? C’est tellement absurde ! Et ce n’est certainement pas être antisémite que de dire cela – d’abord parce que Finkielkraut est juif.

Evidemment, en lisant cela, il faut se rappeler que ce texte a été écrit en 1989 et que depuis, des personnes autres que nazies ont bien été condamnées pour crime contre l’humanité. Quoi qu’il en soit, n’oublions jamais que la meilleure manière d’honorer la mémoire des Juifs, Tziganes, homosexuels déportés, c’est sans doute d’abord de s’assurer que ce qui est arrivé n’arrivera pas autre part ; c’est d’anéantir à la racine tout ce qui pourrait ressembler à de l’épuration ethnique. Ceux qui font de grands discours et des concerts mondiaux au nom de la mémoire des Juifs et du « plus jamais ça », qu’ont-ils fait pour les deux millions de Cambodgiens massacrés par les khmers rouges ? Réponse : rien, le génocide a eu lieu calmement et sereinement. Et même si les chef khmers ont été jugés, quelle gloire y a-t-il à condamner les dirigeants encore vivants de ces crimes quand on aurait pu simplement empêcher ces crimes ? A quoi sert de punir un acte quand on aurait pu empêcher cet acte ?

 

Les années d’après-guerre en France et en Europe en disent long sur le rôle de la mémoire collective. En un mot, « [la France] vivait à l’heure des héros et non à celle des victimes. La conscience collective était trop occupée à se refaire une vertu et à effacer dans la fiction d’un peuple unanimement dressé contre l’Ennemi la peu glorieuse réalité de l’Occupation pour prêter attention à la réalité du génocide. Il y avait ainsi décalage entre l’esprit de Nuremberg et l’état de l’opinion. » Après des années d’occupation et des mois de chasse aux sorcières et aux collabos, la France reforgeait une identité nationale brisée autour du Général de Gaulle, de la Résistance, des FFL et de Bir Hakeim. Et dans cet idéal-là, il n’y avait pas de place pour les gazés : le 11 novembre 1945, il n’y a pas un seul Juif déporté parmi les quinze dépouilles réunies devant la flamme du soldat inconnu : il y a des militaires, des résistants, mais pas de Juif déporté. « Et ce n’est qu’en 1954 que fut instaurée une journée nationale de la déportation ».

En fait, « les résistants eux-mêmes, qui étaient légitimement fiers d’avoir pris les armes contre l’occupant, ne voulaient pas être confondus avec ceux que leur être et non leurs actes avait conduits à Auschwitz ou à Buchenwald. Retour des camps, ils tenaient pour la plupart à souligner que (…) la déportation ne s’était pas abattue sur eux comme une fatalité, mais en représailles à leurs activités antiallemandes. Ils l’avaient méritée en quelque sorte. » Comme s’il y avait inégalité de droit à la mémoire là où il y a inégalité de mérite à avoir été déporté, à avoir été maître de son destin. Cela me fait penser à une observation de Heinrich Heine à la suite de la révolution manquée de 1830 en France : « Les héros même de juillet, qui avaient pourtant combattu pour la liberté et pour l’égalité, se sont fait décorer d’un bout de ruban bleu pour se distinguer du reste du peuple » (3) – à croire que se distinguer des autres est bien ancrée dans l’ADN française !

Le pire est qu’à la réalité les Juifs n’étaient même pas écoutés. Simone Veil l’a bien décrit dans ses conférences à la Sorbonne de décembre 1987 : les Français ne voulaient tout simplement pas les entendre. Dès qu’ils souhaitaient en parler – besoin vital pour eux – on changeait de sujet, on empêchait simplement la conversation de dériver vers ce sujet. Ce manque d’auditoire les recalait encore plus à l’écart de la société et a évidemment contribué à faire du génocide un élément constitutif de l’identité juive.

C’est finalement le temps qui a rétabli la mémoire de l’extermination à sa juste place ; des discours aux films en passant par les travaux de documentation, les victimes ont été reconnues comme telles et admises au même rang que les héros de la Résistance. Ces mémoires allaient-elles désormais vivre l’une avec l’autre, d’égale à égale ? Réponse : non. Au début de l’instruction de Barbie, le magistrat n’avait reconnu comme crimes contre l’humanité que ceux commis envers les Juifs, les pans les plus abominables de la répression des résistants constituant, eux, des crimes de guerre. En effet il est tout-à-fait légitime de se dire que des résistants, il y en a eu chaque fois qu’un pays lambda a été envahi par les armes depuis la nuit des temps, mais que l’extermination d’individus par centaines du seul fait de leur naissance n’est pas en soi liée à son occupation militaire. Des associations de résistants se portèrent partie civile pour que les crimes de Barbie à l’encontre de ces derniers soient également reconnus comme crimes contre l’humanité. Ce faisant, elles qui ne revendiquaient que la gloire des héros à la sortie de la guerre rejetaient désormais ce statut pour celui de victimes. Comme si la symbolique était plus forte, et comme si cette fois le mérite était plus grand au regard de l’Histoire.

Ce sont heureusement des résistants qui sont allés témoigner contre leurs représentants : avec force anecdotes aussi personnelles qu’atroces, ils ont eux-mêmes affirmé à quel point les deux situations ne pouvaient être fondues en une, qu’il était impossible, au grand jamais, de comparer ceux qui avaient choisi de se battre et ceux qui devaient mourir parce qu’on le leur avait imposé, de rapprocher ceux qui avaient choisi leur vie et ceux dont on la prenait arbitrairement. Ainsi, « dans cet étrange procès, ce sont les résistants et non les représentants officiels de la Résistance, l’accusé et non la Cour qui ont donné la définition rigoureuse du crime contre l’humanité. »

 

(1) Edgard Faure, procureur général adjoint de la France à Nuremberg, Introduction à La Persécution des Juifs en France et dans les autres pays de l’Ouest présentée par la France à Nuremberg.

(2) D’Holbach, cité dans Reiner Koselleck, Le règne de la critique, 1979

(3) Heinrich Heine, De la France, 1832, chapitre 2

 

 

CHAPITRES 5 : BLANCS BAGNARDS ET BOURREAUX BLANCS

 

Le génocide Juif n’est-il qu’une catastrophe sans précédent que pour les Occidentaux et que le reste du monde ne considère pas comme telle ? Telle est la question que pose le chapitre 5.

Commençons par le commencement : « A Nuremberg, le monde a jugé l’histoire (…). Définissant le genre humain par sa diversité et non plus par sa marche en avant ; prenant conscience que ce n’est pas l’Homme qui habite la terre mais les hommes dans leur pluralité infinie, les juges ont parlé au nom de la société internationale tout entière parce que, pensaient-ils, c’est elle qui subit un préjudice irréparable du fait de la disparition d’un de ses éléments racial, national ou culturel. » En Amérique, il y a vraiment eu un début de prise de conscience, c’est à partir de 1945 que la lutte pour les droits des discriminés a pris un nouvel essor ; sans le génocide Juif, celle pour les droits des Noirs n’aurait jamais culminé et abouti dans les années soixante, et les anciens empires coloniaux n’auraient jamais songé à considérer certaines de leurs anciennes œuvres comme des crimes. Paul Ricoeur a ainsi écrit dans Le temps raconté (1985) : « Les victimes d’Auschwitz sont, par excellence, les délégués auprès de notre mémoire de toutes les victimes de l’Histoire. »

Mais ce mouvement semble bien occidental. En 1987, l’Etat de droit imposait que Klaus Barbie eût des avocats ; les trois personnes à avoir désiré le défendre furent Me M’Bemba, congolais, Me Bouaïta, algérien, et Me Vergès, français d’origine vietnamienne. Si vis-à-vis du droit ils ont évidemment tout fait pour innocenter Barbie, les trois maîtres se sont surtout évertués à ne pas faire du génocide juif une affaire mondiale mais une question purement occidentale, ils se sont battus pour que les Nations Unies et l’Occident n’imposent pas au Sud de pleurer les Juifs là où il ne s’excuse pas pour le colonialisme. Là s’ouvre la guerre des mémoires.

Alain Finkielkraut écrit : « Vous nous demandez de souffrir avec vous, mais votre mémoire n’est pas la nôtre et vos lamentations narcissiques ne nous font pas pleurer, ont signifié Me Vergès et ses comparses aux Occidentaux. Car c’est vous qui refusez de partager la terre avec d’autres peuples ; c’est vous qui, vous prenant pour le centre de l’univers, cherchez à remplir de votre seule existence, de votre seule race le concept d’humanité et les archives de l’histoire. C’est vous qui, non contents d’avoir la richesse et le pouvoir, demandez en plus la pitié, et qui essayez de vous faire plaindre par ceux-là mêmes que vous continuer d’exploiter, après les avoir longtemps traités comme des sous-hommes. Blancs, vous vous apitoyez sur le sort des Blancs. Européens, vous érigez une querelle de famille en guerre mondiale et en crime imprescriptible. Aussi infatués de vous-mêmes qu’indifférents à la souffrance des vrais opprimés, vous ne soignez que vos égratignures et vous élevez les Juifs, c’est-à-dire les vôtres, à la dignité de nation maudite ou de martyrs élus pour mieux faire oublier par les épreuves que vous avez, une fois, traversées les sévices que vous n’avez jamais cessé d’exercer sur les peuples du Sud. » La guerre mondiale, c’est votre affaire, et « par notre truchement, c’est l’humanité elle-même qui s’esclaffe et qui dit que votre désastre n’est pas son affaire ».

L’hebdomadaire Algérie-Actualités écrivait en effet ceci dans le dossier consacré à Barbie (semaine du 21 au 27 mai 1987) : « Plus de quarante ans après, l’Holocauste fait fureur. Dès qu’un Juif pleure quelque part dans le vaste monde, on accuse l’humanité d’être foncièrement antisémite et on convoque coup sur coup l’histoire et les hommes qui l’ont faite. L’Holocauste, c’est la flamme de l’Olympe qu’entretient une puissance financière mondiale par médias interposés. (…) Comment dire aux Palestiniens de mémoriser des drames passés, quand ils vivent au présent de bien plus insupportables ? Quelle différence y a-t-il entre une chambre à gaz et une bombe à fragmentation qui tombe sur une maison arabe une nuit de ramadan ? »

Dans ces lignes limpides, Algérie-Actualités pointe du doigt une question vitale : qui sont « les Juifs » ? Est-ce qu’on parle de cet Etat d’Israël qui n’est qu’un agent des Etats-Unis au Moyen-Orient, un Etat raciste qui méprise les droits de l’Homme et surtout des Palestiniens, qui exproprie les terres arabes du simple fait de la religion ? Ou est-ce qu’on parle de ces communautés diasporiques sans Etat qui ont souffert une persécution atroce et biaisée depuis les siècles des siècles sous couvert de préjugés de richesse et de malheur ? La question est en droit d’être posée.

Dans le monde, « aucun intellectuel, aucun poète, aucun journaliste, aucun homme d’Etat africain, asiatique ou arabe n’a dit qu’on ne pouvait pas accuser la douleur juive d’obstruer la mémoire du monde, ni présenter les anciens esclaves et les anciens colonisés comme les victimes de la conspiration des cendres de Sion. » Reformulé : si la France avait livré Barbie à l’ONU, il aurait probablement été acquitté.

 

 

CHAPITRE 8

LA NUIT À L’IDYLLE

 

Nous n’en avons pas fini avec les échecs de Nuremberg et de la juridiction quant aux crimes contre l’humanité.

« Avec l’élimination méthodique des bourgeois, des intellectuels et de tous les ennemis de l’Homme nouveau, le régime de Pol Pot s’est bien inscrit dans la lignée meurtrière du régime hitlérien. Alors qu’autrefois le crime s’accomplissait « à l’encontre de la loi morale qui existait simultanément », là, comme dans le nazisme, « c’est le crime qui s’est fait doctrine et loi morale » (1). Mais ce crime n’ayant pas été perpétré dans le cadre ou à la faveur d’une guerre, le jugement de Nuremberg ne permet pas de le sanctionner. Après quelque hésitation, en effet, le tribunal militaire interallié avait fini par restreindre la notion de crime contre l’humanité à celle du crime commis en temps de guerre. »

Le verdict de 1947 dit en effet : « Pour constituer des crimes contre l’humanité, il faut que les actes [de la nature des répressions politiques entre 1933 et le 1er septembre 1939] soient l’exécution d’un complot ou d’un plan concerté en vue de déclencher et de conduire une guerre d’agression. Il faut tout au moins qu’ils soient en rapport avec celui-ci. Or le Tribunal n’estime pas que la preuve de cette relation ait été faite, si révoltants et atroces que fussent parfois les actes dont il s’agit. » Le délégué des Etats-Unis au comité juridique de la Commission des Nations Unies pour les crimes de guerre avait pourtant affirmé au début des procès que « les crimes perpétrés contre les personnes apatrides ou contre toutes autres personnes en raison de leur race ou de leur religion devaient être considérés comme des crimes contre l’humanité », en tout temps et en tout lieu, guerre ou pas, car c’est la civilisation même qu’ils sapent.

Pourquoi, alors, avoir finalement minimisé la chose du point de vue du droit ? Justement à cause du droit : ce qui se passe dans un Etat ne concerne que cet Etat, les autres ne sont en droit d’interférer que si l’Etat en question les attaque, ou persécute son peuple en vue d’attaquer son voisin, bref, s’il a projet de porter atteinte à leur indépendance et leur sécurité.

Le 9 décembre 1948, les Nations Unies signent une convention confirmant le génocide comme étant en tout temps de l’ordre du droit des gens. « Le problème est qu’en l’absence d’une justice pénale internationale, l’accord prévoit de confier à l’Etat sur le territoire duquel le génocide s’est produit le soin de traduite les coupables devant ses propres tribunaux. Ce qui revient à faire assurer la répression du crime contre l’humanité soit par le criminel (hypothèse absurde) soit par les seuls rescapés (hypothèse contradictoire avec l’idée d’une loi ou d’un destin communs à l’humanité tout entière). Le génocide devient une affaire intérieure, sa punition se réduit, quand elle a lieu, à une purge, et l’on aboutit ainsi à la situation même que l’on avait voulu corriger : la dislocation du genre humain en une multitude d’Etats. »

Mais nous sommes encore coupables d’une chose : la sacralisation du vivre-ensemble universel, la certitude que tous les peuples peuvent vivre en harmonie, que si on empêche les gens d’être méchants (racistes, fascistes, totalitaires et autres), alors il n’y a plus que des gentils. Pour cela, la ligne politique actuelle est qu’il faut repousser tous ces -ismes cités : il sera interdit d’être raciste. C’est renverser la logique politique qu’il faut suivre : « l’antiracisme nous tient lieu de politique alors qu’il devrait en être la condition préalable » ; en effet, nous sommes en plein dans la vérité révélée : plus jamais ça, donc tu ne seras pas raciste, je t’impose de ne pas être raciste, tu feras très attention à ton vocabulaire (on instaure la langue de bois), ton esprit sera aligné sur cette injonction. C’est le point de départ et non d’arrivée, alors que ça devrait être l’inverse : on devrait être antiraciste parce qu’on est intelligent et éduqué et non parce qu’« il faut que ce soit comme ça » ; les citoyens ne seront ni racistes ni antisémite parce qu’ils auront reçu de leurs parents et de l’Etat une éducation éclairée et non doctrinale. « Il faut que ce soit comme ça », ça s’appelle Big Brother et le Meilleur des Mondes (commentaire personnel), préférons mille fois quelqu’un à qui l’on n’a jamais imposé de ne pas être raciste, mais qui toutefois ne l’est pas parce qu’il a des lectures, un vécu et – tout simplement – du bon sens, plutôt qu’un agneau aligné à l’esprit standardisé et au vocabulaire normalisé qui annone qu’il ne faut pas être raciste « parce que ce n’est pas bien ». Finkielkraut de conclure : « La sensibilité contemporaine fait donc jouer à l’antiracisme le même rôle que la vulgate stalinienne à la lutte de classes. »

 

(1) Max Picard, L’homme du néant, p. 191

 

Sur ce, Isegoria vous souhaite une belle réussite au concours en espérant que, par ce papier, elle y aura, de près ou de loin, contribué ! Bonnes fêtes à tous !

Pierre Menard
Membre de l'équipe Isegoria 2018