La montée du protestantisme en France

Publié le 29 décembre 2018 Histoire Société

La montée du protestantisme en France, des premiers réformés aux guerres de religion, est un phénomène qui s’étale sur plusieurs décennies. En quelques pages, c’est l’objet de cet article. Celui-ci servira de socle à un dossier plus important sur un humaniste de ce temps ; en six pages, on m’accordera que je ne peux que résumer les grandes et moyennes lignes, je ne chercherai pas à être exhaustif. Pour éviter d’utiliser toujours les deux mêmes mots : catholiques et protestants, j’utilise les noms en vigueur à l’époque : les catholiques sont aussi papistes, et les protestants sont, tour à tour, évangélistes, réformés, luthériens, calvinistes, huguenots, ce dernier étant au départ un terme péjoratif. Je vais commencer au début des années 1534. Rappelons rapidement que Luther expose ses 95 thèses sur les murs de l’église de Wittenberg le 31 octobre 1517, qu’il publie sa Lettre à la noblesse chrétienne de la nation allemande en 1520, qu’il est excommunié le 3 janvier 1521 (bulle pontificale Decet Romanum Pontificem) et qu’Henri VIII d’Angleterre rompt avec la papauté dans ces mêmes années 1533-34.

 

Malgré les efforts et les espoirs de réconciliation, la décennie 1540-1550 entérine en France l’idée qu’on ne pourra pas repousser éternellement une guerre de religion qui sera aussi longue que coûteuse en vies humaines, une guerre qui opposera catholiques et protestants, papistes et réformés et qui pourrait changer diamétralement la face de l’Europe même.

Commençons avec François d’Angoulême. Quand celui-ci est sacré Roi de France le 25 janvier 1515 sous le nom de François Ier, il n’a que vingt ans et est encore un grand inconnu, puisqu’il est arrivé au pouvoir sans être l’héritier direct, au sens du sang. Sa jeunesse et le fait qu’il accéda au pouvoir par voie collatérale furent le terreau de toute une mythologie autour de sa personne : envoyé de Dieu pour régner sur le royaume chrétien par excellence, François Ier est le fameux « Roi des derniers temps » qui unira le monde entier sous la bannière du Christ, en commençant par reprendre Jérusalem aux hérétiques. Sans entrer dans les détails – mais je vous recommande vivement d’aller y jeter un œil – François Ier a pleinement utilisée toute une imagerie de nouveau messie pour asseoir son autorité sur la France, sur le monde catholique et dans ses relations avec le pape ; les succès de sa première année de règne, comme Marignan et la reprise du Milanais perdu deux ans auparavant, achevèrent d’en faire un envoyé de Dieu et le jeune François a tout fait pour doter son aura d’une touche de messianisme. Il ira jusqu’à proclamer que son premier fils, également nommé François, n’était rien de moins qu’un nouveau Christ.

C’est donc autour d’une image très chrétienne, très catholique, que François Ier gouverne son royaume et le destine à être le fer de lance de Dieu sur Terre. Puis vint la Réforme outre-Rhin. Si au début de son règne François Ier ne voyait pas forcément la Réforme d’un mauvais œil, sa politique évolua. Je passe rapidement dessus puisqu’il est mort en 1547 et que les évènements qui nous intéressent dans ce dossier gravitent autour des années 1550-1560.

Le 18 octobre 1534, Paris se réveilla avec des placards apposés aux murs titrant : « Articles véritables sur les horribles, grands et insupportables abus de la messe papale, inventée directement contre la Sainte Cène de notre Seigneur ». Il y en avait jusque sur les murs de la chambre du Roi, à Ambroise, ce qui n’a pas du tout plu à ce dernier. Il y vit un affront direct, même si ses relations avec le pape n’étaient alors pas des meilleures. Cette affaire dite « des Placards » est un tournant, c’est vraiment celle à partir de laquelle la répression prend une ampleur, un essor conséquent. Entre autres, en 1535, un édit est promulgué qui interdit d’imprimer de nouveau livre sans visa ecclésiastique et autorisation royale. Influencé par le connétable Anne de Montmorency, un édit défend aux protestants « de dogmatiser, prêcher, tenir parole tant en privé qu’en public, sous peine de confiscation et de mort » ; le 24 juin 1539, un autre déclare tout hérétique hors-la-loi et encourage la délation. En 1540, l’édit de Fontainebleau systématise la persécution des luthériens. La même année, le Roi fait savoir qu’il souhaite qu’« en son royaume très chrestien soit toujours continue, gardée, entretenue intégrité et sincérité de la foy catholique, qui est le principal fondement du royaume ». En 1542, la Faculté de Théologie de Paris établit une liste de vingt-cinq articles formant une sorte de base définitive de la doctrine catholique que le Roi érigera comme doctrine fondamentale et inviolable par une ordonnance du 23 juillet 1543.

Au début des années 1530, la secte des Vaudois, après s’être détournée de l’Eglise romaine catholique – de l’institution temporelle, pas forcément du dogme – rallia la Réforme, s’attirant les foudres du cardinal de Tournon, archevêque d’Embrun, de Lyon puis de Bourges, diplomate responsable de la politique française jusqu’à la mort de François Ier et chrétien assez fanatique pour ne pas voir beaucoup de moyens alternatifs au meurtre pour vaincre les évangélistes. De François Ier malade il obtint l’aval pour mater les Vaudois : il en massacrera huit-cents en 1545 dans la vallée du Luberon et d’autres lieux de Provence ; on les traqua jusque dans les cavernes des montagnes. En octobre 1546, l’Eglise réformée de Meaux, dans le viseur de la Sorbonne depuis des années déjà, fut dissoute par l’arrestation de soixante-et-un réformés : le Parlement en condamna quatorze à être brûlés vifs.

Voici quelques exemples de persécution parmi d’autres qui ne laissaient pas le doute s’installer : quand il n’y a que deux religions dans un pays et que la religion dominante est la religion d’Etat officielle, la persécution d’une autre religion est une affaire d’Etat, elle est organisée et planifiée par l’Etat, par les autorités judiciaires, législatives et exécutives, et la France, fille aînée de l’Eglise, n’échappait pas à la règle. Si François Ier chercha à tempérer les choses en se rapprochant des princes protestants allemands (tensions contre Charles Quint obligent), notamment de Melanchthon, élève préféré de Luther et théologien admiré dans toute l’Europe protestante, il ne put empêcher que la répression s’aggrave jusqu’à sa mort. Tôt ou tard devait se généraliser un conflit armé au-delà des seules répressions de soldats massacrant des civils. La répression religieuse commença bientôt à viser les athées : en août 1546, l’humaniste Etienne Dolet était brûlé vif pour athéisme.

Le pape d’alors, Paul III, maître du Vatican de 1534 à novembre 1549, fit beaucoup pour confirmer le catholicisme comme porte-parole du christianisme, contre le protestantisme. En 1540, Ignace de Loyola, noble qu’un boulet de canon a privé de ses jambes, crée la Compagnie de Jésus, ou Ordre des Jésuites, avec la bénédiction de Paul III. C’est ce même pape qui a convoqué le concile œcuménique de Trente, qui se tiendra de manière discontinue de 1545 à 1563 et créera l’Eglise de Contre-Réforme. C’est durant ce concile que la confession devint un exercice récurrent et privé, sans contact visuel ou physique entre confesseur et pénitent, et c’est également lui qui mis en place des séminaires pour les prêtres, afin que ceux-ci soient instruits et présentables. Néanmoins, le concile fut un échec au sens où, puisque les évêques refusaient de vraiment dialoguer avec les réformés, rien ne fut arrangé entre les deux camps : les modifications ne furent qu’internes à l’Eglise catholique et n’améliorèrent en rien les relations. S’il était violent et intransigeant, reconnaissons à Paul III le mérite d’avoir soutenu que les Indiens d’Amérique n’étaient pas que des sauvages et qu’une éducation chrétienne pouvait très bien en faire de parfaits chrétiens (ne sont-ils pas, après tout, eux-mêmes fils de Dieu ?) Dans sa vision des choses, cela ne signifiait sans doute pas l’abolition immédiate des coups de fouet, mais reconnaissons au moins cette avancée intellectuelle ! Le terme « catholique » prenait un nouvel élan vers sa racine grecque : catholicos, « universel » qu’il n’avait pas su prendre envers les protestants.

François Ier décède le 31 mars 1547 à Rambouillet et son fils Henri II prend le pouvoir à vingt-huit ans. Henri II est le second fils et quatrième enfant de François Ier ; il accède au trône car son aîné, le dauphin, étant décédé en 1536. C’est le mari de Catherine de Médicis. Plus dur que son père sur la religion et fermement décidé à lutter contre le calvinisme, il établit à Paris une nouvelle juridiction spécialement consacrée à la poursuite des hérétiques. Deux ans plus tard, l’édit de Châteaubriant liste quarante-six articles étalant les mesures à suivre envers ces derniers : les jugements, notamment, seront rendus sans appel. En 1557, il signe l’édit de Compiègne, qui punit systématiquement de mort tous ceux surpris à pratiquer ce culte. Entre-temps, le procès engagés contre les responsables du massacre des Vaudois s’est retourné contre son accusateur : celui-ci est condamné à mort quand les inculpés sont acquittés. 1557 est l’année où le protestantisme se propagea franchement à Orléans par la parole de Colombeau et Groslot ; il y connut un succès tel que la ville sera la capitale des protestants français durant la première guerre de religion, qui commencera en 1562. C’est également autour de cette année que les conversions de gentilshommes se multiplient, en sorte que l’évangélisme devient de moins en moins populaire et plébéien, comme il l’était jusqu’alors.

Il convient toutefois de noter que, si Henri II était d’une cruauté sans merci à l’intérieur des frontières françaises, la haute politique l’obligeait à se rapprocher des princes protestants allemands et à s’attirer leurs bonnes volontés. Pour renforcer sa frontière nord-est contre les assauts de Charles Quint, il a obtenu de ces princes qu’ils lui livrent les places fortes de l’ancienne Lotharingie, Metz, Toul et Verdun, aussi appelées « les Trois-Évêchés », en échange d’une aide financière. C’est le traité de Friedwald, qui fait d’Henri II un vicaire de l’empire. Les princes protestants reconnaissaient officiellement en Henri II un des protecteurs de la patrie germanique, déjà très évangélisée, contre Charles Quint, qui désirait absolument restaurer l’unité religieuse (catholique) de son empire au fil de l’épée s’il le fallait. Ce faisant, en empêchant le rétablissement de l’unité religieuse d’un si grand empire, le Roi de France scellait l’abandon de l’unité universelle du christianisme au profit de la raison d’Etat. Adieu, donc, l’ambition d’unir le monde sous une bannière mi-catholique mi-française.

Mais revenons à la France. La première église réformée de Paris fut dressée en 1555, son premier pasteur est Jean Maçon de Launay, étudiant en droit de vingt-deux ans. Du 24 au 29 mai 1559 se tenait à Paris le premier synode national protestant dans une maison de la rue Marais-Saint-Germain, dans le faubourg éponyme, à l’époque en dehors de la ville. Soixante-douze églises évangéliques sont représentées ; ce synode était d’autant plus important qu’en France les évangélistes n’étaient pas soutenus par des princes comme en Allemagne : il leur fallait s’organiser eux-mêmes, surtout contre la machinerie de l’Etat français. Le concile eut lieu chez M. Le Vicomte à l’actuel 4 rue Visconti. Selon huguenots.fr, « le synode constitutif de 1559 affirme la doctrine réformée par une confession de foi connue sous le nom de Confession de Foi de la Rochelle et met en place l’organisation de l’église ou « Discipline». Selon celle-ci, chaque église locale indépendante, composée d’un pasteur et d’un corps d’anciens se réunit en consistoire, puis en synode provincial et en synode national. L’enregistrement des baptêmes et des mariages doit être consigné dans des registres. Ce régime presbytérien-synodal, où les anciens sont appelés maintenant conseillers presbytéraux est toujours en vigueur dans l’Eglise Réformée de France. Toute hiérarchie ecclésiale est écartée ; l’église est l’assemblée des croyants, le pasteur le gardien du troupeau et la Bible permet seule de découvrir les vérités de la Foi. » On le voit, le contraste fondamental avec l’institution papale était un pas de moins vers la réconciliation.

Suite à la mort stupide du Roi à la fin du tournoi organisé à l’occasion du mariage de sa fille et du roi d’Espagne, le 10 juillet 1559 au château des Tournelles, son fils François II monte sur le trône. Le pauvre François est un sacrifié de l’Histoire : marié à Marie Stuart d’Ecosse à quatorze ans en 1558, il en a quinze lorsqu’il monte sur le trône d’un pays de 17 millions d’habitants, le plus peuplé d’Europe, déchiré par des crises politiques, financières et religieuses et sortant à peine d’une longue période de guerre qui l’a fortement endetté ; sa complexion est plutôt faible et, à quinze ans, son éducation a fait de lui un homme qui subit plus qu’il n’impose. Son court règne de dix-sept mois verra le dernier tournant avant la véritable guerre civile, celle qui sera menée au-delà des conflits localisés. Sa mère, Catherine de Médicis, lui fait confier la régence au duc de Guise et son frère le duc François de Lorraine, fervents catholiques et oncles de Marie Stuart. Sa position est difficile : assurer la régence ; assurer l’éducation d’un futur Roi de France encore jeune donc influençable en l’empêchant de devenir la marionnette des Guise ou des protestants ; raffermir le pouvoir de ce futur roi en limitant celui de la Cour et des Guise ; préserver la paix civile en minimisant les tensions religieuses ; s’assurer que les protestants aient voix au chapitre, au moins de manière temporelle, et les utiliser pour, justement, amoindrir le pouvoir des Guise. Durant le règne de François II, Louis Ier de Bourbon-Condé, militaire reconnu sous Henri II et oncle du futur Henri IV, devient l’opposant des Guise, notamment depuis sa conversion au luthérianisme en 1558. Avec son soutien prestigieux, renforcé par celui de Gaspard II de Coligny, proche de Catherine de Médicis à la cour, les protestants deviennent une force politique.

La reine mère fera tout ce qu’elle pourra. Tout d’abord, elle voulut séparer le spirituel du temporel, c’est-à-dire aller à rebours de tout ce qui avait été fait depuis au moins 1515. Par exemple, l’édit de Romorantin confie les cas d’hérésie à des tribunaux ecclésiastiques et non plus civils ainsi que les rassemblements armés illicites à une juridiction spéciale. A Fontainebleau, plusieurs notables furent rassemblés et accordèrent, à la demande de Coligny, la libre pratique du protestantisme. Néanmoins, les troubles, lynchages, vandalismes et massacres continuaient à travers le pays, les représailles appelant les représailles des deux côtés. Rien n’était assez pour l’un ni l’autre camp. Le 17 mars 1560, la conjuration d’Amboise, entreprise menée par des gentilshommes protestants consistant à enlever le jeune François II afin de le soustraire à la tutelle des Guise, échoua, et sa répression fit plus d’un millier de victimes. Soupçonné d’en avoir été un instigateur secret, Condé fut condamné à mort et relâché grâce à Michel de l’Hospital, chancelier, c’est-à-dire ministre de la Justice, acquis à la reine. Il dut se réfugier chez son frère, le roi de Navarre : s’éloignant physiquement, il emportait avec lui son influence sur Catherine de Médicis et l’espoir de réconciliation pacifique des protestants.

François II décède le 5 décembre 1560, exactement dix-sept mois après être monté sur le trône. Inutile de préciser que son règne aura été marqué par un accroissement des tensions religieuses après la conjuration d’Amboise, notamment dans la région de Lyon. Son frère Charles, de sept ans son cadet, lui succède : Charles IX sera ainsi couronné le 5 mai 1561 à l’âge de dix ans. C’est sous son règne que la guerre civile éclate, malgré les mille et uns efforts de pacification de Catherine de Médicis et de Michel de l’Hospital. La régence, cette fois, est exercée par Catherine, mais de Guise et de Condé sont bien présents, chacun à la tête des Français de sa religion, et fermement décidés à faire valoir leurs droits, chacun des deux étant renforcé par l’échec de la conjuration d’Amboise. Catherine de Médicis se veut ouvertement tolérante et pour la liberté de culte ; son apparente bienveillance encourage nombre de catholiques à écouter leur cœur et à se réformer, se disant qu’ils n’avaient désormais plus à se cacher et à mentir sur leur vraie croyance. Mais ce n’est pas là ce que Médicis cherchait : la régente a toujours voulu fonder l’unité du pays sur l’unité religieuse, à terme la France devait redevenir entièrement papiste. Cela ne l’empêchait nullement de désirer évincer la faction des Guise d’un côté et celle des Condé de l’autre. Déjà les premiers souffraient de la mort de ce qu’ils espéraient voir devenir leur marionnette, et avaient renvoyé en Ecosse sa femme, la pauvre Marie Stuart, également leur nièce, veuve sans enfant trois jours avant ses dix-huit ans et promise à un destin macabre, afin d’y conserver leurs derniers liens royaux tout en s’attirant les bonnes grâces d’Elisabeth dans l’espoir que, plus tard, elle accède au trône d’Angleterre.

Catherine de Médicis voulut faire balance égale entre les deux camps. Côté catholique, le duc de Guise serait chef des armées, et Michel de l’Hospital gérerait les Finances en plus d’être chancelier. Côté protestant, Gaspard de Coligny serait à la tête de la Marine, le connétable Anne de Montmorency serait rappelé (techniquement, c’est un catholique mais ennemi des Guise) et Antoine de Bourbon, roi de Navarre et premier prince du sang qui aurait dû devenir régent si les catholiques ne l’avait pas refusé, deviendrait lieutenant général du royaume. Pendant ce temps, les Etats généraux se tenaient à Orléans du 13 décembre 1560 au 31 janvier 1561 : nouvellement élus, les députés planchèrent surtout sur la question religieuse. Si la proclamation d’Orléans qui en résultat suspendait les poursuites pour fait de religion, mais interdisait l’exercice public du calvinisme (ici, la branche calviniste du protestantisme), les troubles continuaient. Le 6 avril 1561, le Duc de Guise, le connétable de Montmorency et le maréchal Saint-André allèrent jusqu’à former un « triumvirat » destiné à mener et sauver la foi catholique en France, rendant la position de Catherine de Médicis d’autant plus difficile que Philippe II d’Espagne commençait à sérieusement s’immiscer dans les affaires du royaume, notamment en proposant que son armée vienne débarrasser le pays des huguenots.

Catholiques et protestants s’étant jusqu’ici affrontés par écrits et massacres interposés, l’iconoclasme commençant à sérieusement remuer le pays, Catherine de Médicis et Michel de l’Hospital décidèrent d’organiser un gigantesque colloque où des représentants de chaque courant pourraient enfin « parler ensemble ». C’était un bon moyen, non seulement de combattre l’influence des Guise, mais aussi d’éviter que les réformés aient à enlever le Roi chaque fois qu’ils avaient quelque chose à dire. Ce sera le Colloque de Poissy, qui se tiendra du 9 septembre au 14 octobre 1561. Les principaux porte-paroles des papistes étaient le cardinal de Tournon et le duc de Lorraine, et le héraut protestant Théodore de Bèze, « homme de paille » de Calvin selon Zweig mais très admiré des réformés. Les années 1559 à 1561 avaient connu une croissance fulgurante de la Réforme en France : si seules soixante-douze églises huguenotes étaient représentées en 1559, la seule Provence en comptait soixante un an plus tard, et en 1561 c’est au nom de quatre cent mille réformés et deux mille églises françaises que de Bèze parle (1). La nouvelle doctrine avait des adeptes dans chaque couche sociale de chaque région de France.

Le Colloque fut introduit par Michel de l’Hospital avec la très belle phrase : « à ces mots diaboliques, luthériens et papistes, substituons le beau nom de chrétiens », mais se révéla un échec cuisant pour ses organisateurs. Très cuisant même : les échanges furent si violents que les deux parties adverses se quittèrent en sachant que la seule manière d’en découdre était désormais le glaive. La guerre devait éclater d’un moment à l’autre, il suffisait du bon prétexte et d’un peu de temps pour s’organiser. Les catholiques, notamment, ne purent tolérer que Théodore de Bèze ait affirmé que « le Christ est aussi éloigné de l’Eucharistie [du pain et du vin] que le ciel l’est de la Terre ». Antoine de Bourbon, lui, se reconvertit au catholicisme et se rapprocha du triumvirat.

Malgré l’échec du Colloque de Poissy, un bel espoir apparut avec l’édit que Charles IX signa le 17 janvier 1562 à Saint-Germain-en-Laye : préparé par Catherine de Médicis et Michel de l’Hospital, ce premier édit de tolérance autorise les protestants à célébrer leurs cultes, à condition que ce soit en dehors des villes. Ce faisant, malgré sa bonne volonté, elle offusquait les huguenots, qui voyaient évanouis leurs rêves de voir des églises réformées côtoyer fièrement les églises traditionnelles, et elle indignait les catholiques, car le texte reconnaissait le culte protestant. De plus, le Parlement de Paris n’enregistra pas l’édit, lui refusant toute autorité.

Nous arrivons enfin au point d’orgue : le massacre de Wassy. Le 1er mars 1562, il semble que des protestants tinrent assemblée à l’intérieur des murs de Wassy et non en dehors comme l’édit de janvier le leur imposait. On ne sait pas vraiment si c’est vrai ou faux. Les troupes de François de Lorraine, duc de Guise, les interpellèrent, les négociations s’envenimèrent et l’expulsion dégénéra en massacre. Plus de cinquante protestants auraient été tués et plus d’une centaine blessés. C’est le moment de la cassure : les protestants s’émurent vivement de l’épisode, soupçonnèrent (et on comprend aisément pourquoi) une préméditation du Duc, et, considérant qu’ils avaient dès lors tous les droits de prendre les armes, se constituèrent en armée et firent la guerre. Ainsi commença la première Guerre de Religion, et c’est ici que nous arrêtons notre préambule.

 

Ce texte est bien conçu comme le préambule d’un dossier. Malheureusement, le dossier n’a pas pu voir le jour faute de temps. Nous espérons tout de même que ces quelques pages vous auront apporté des éclaircissements sur cette période vitale de l’histoire de France que l’on ne fait souvent qu’effleurer à l’école et que l’on n’est pas forcément tenté de creuser par la suite. Isegoria est une tribune étudiante et nous avons souhaité redonner la parole à un pan méconnu de l’Histoire de France en pesant les faits à leur juste mesure.

 

1. Quelques-uns de mes livres parlent d’études récentes qui penchent plutôt vers 1 400 églises mais ne les citent pas.

 

Sources :

Stephen Clarke, 1 000 ans de mésentente cordiale, l’histoire anglo-française revue par un rosbif, NiL, 2012

Histoire de France Illustrée, Renaissance et Réforme 1492-1547, par Claude Semnoz, 2003

Histoire de France Illustrée, Les Guerres de Religion 1547-1610, par Bernadine Melchior-Bonnet, Larousse, 2004

Denis Lagarde, L’histoire de l’Ile-de-France, de l’Orléanais et du pays chartrain, 1826

Didier Le Fur, Une autre histoire de la Renaissance, Perrin, 2018

Georges Valance, Petite histoire de la germanophobie, Flammarion, 2013

Pierre Menard
Membre de l'équipe Isegoria 2018