Apologie du cyclisme

Publié le 14 mai 2018 Société Sport

« Ouais, le cyclisme c’est sympa pour les paysages quoi… ». Cette phrase, souvent entendue, irrite au plus haut point les passionnés de ce sport comme moi. Non, le cyclisme ce n’est pas juste « sympa », et si on peut trouver un intérêt à découvrir certains paysages, c’est surtout les valeurs que ce sport peut représenter qui le rendent unique. Le cyclisme, ce sont des histoires incroyables. Le cyclisme, c’est le courage des coureurs, l’ingratitude de l’effort, que personne ne voit mais qui est extraordinaire. Le cyclisme, c’est la souffrance que l’on dépasse, un dépassement de soi démesuré, des performances exceptionnelles, et pas seulement celles de ceux qui gagnent.

Certaines anecdotes du cyclisme sont proches de la légende. Lors du Tour de France 1913, Eugène Christophe casse la fourche de son vélo, mais n’ayant à cette époque pas le droit à une assistance, il la répare seul dans une forge de Sainte-Marie-de-Campan, sous les yeux d’un commissaire de course qui vérifie que le forgeron ne l’aide pas. En 1934, René Vietto, 4ème du classement général du Tour de France, est dans l’équipe d’Antonin Magne, alors 1er du classement. Lors de la 15ème étape, les deux sont en tête, et le leader du général tombe dans la descente. Sur la chute, il casse sa roue avant. Plutôt que de partir seul, René Vietto s’arrête, lui donne sa roue, et attend l’assistance. Le lendemain, alors que Vietto est devant Magne et attaque une descente, il apprend que Magne a un problème avec sa chaîne. Il remonte le col dans l’autre sens et lui donne son vélo. On peut également parler de Raymond Poulidor, l’« éternel second » - surnom d’ailleurs très injustifié au vu de son palmarès – qui réussit à 38 ans à battre Eddy Merckx, alors au sommet de sa forme, sur la 16ème étape du Tour de France 1974. Sans oublier Evaldas Siskevicius, qui, étant arrivé hors-délais de Paris-Roubaix cette année, n’aura pas son nom dans le classement, et pourtant, alors qu’il savait cela, il a tenu à terminer la course de 257 kilomètres, et a même fait rouvrir les barrières du vélodrome de Roubaix afin de terminer sa course, au bout de la souffrance.

Au-delà de ces histoires, il y a toujours ce spectre du dopage, qui plane systématiquement lorsque l’on parle de cyclisme. Evidemment, il y a des tricheurs, des gens qui cherchent des moyens toujours plus sophistiqués pour être illégalement meilleurs que les autres. Il est clair que des coureurs comme Lance Armstrong, Floyd Landis, Michael Rasmussen ou même Christopher Froome ne font pas de bien à l’image que peut véhiculer le cyclisme. EPO, auto-transfusion sanguine, AICAR, corticoïdes, les équipes à la fin des années 1990 et au début des années 2000 étaient proches de l’organisation criminelle. Si cela semble s’être calmé, du moins je tente de le croire, peut-être naïvement, il y a tout un jeu autour des règles qui est tout à fait insupportable : l’équipe Sky qui compte un grand nombre de coureurs présentés comme asthmatiques afin d’être autorisé à prendre du Salbutamol, un bronchodilatateur. Toutes ces personnes bafouent le cyclisme, lui ruinent son image, et crachent sur toutes les valeurs que ce sport représente.

Mais finalement, même le dopage contribue à la légende de ce sport. Le dopage y a toujours existé, ou presque. Les efforts qu’impliquent le cyclisme sont surhumains, et pour de simples humains, il devient alors nécessaire d’utiliser certains produits. La souffrance est telle qu’il est difficile de faire sans. Alors, au bout de la souffrance, il est possible d’en mourir. En 1967, Tom Simpson mourrait en direct à la télévision sur les pentes du Mont Ventoux. Le surmenage, la chaleur, la fatigue extrême mais également la prise de certains médicaments en sont les causes. On meurt du cyclisme. Mais on continue d’admirer ces coureurs, qui peuvent alors être perçus, au mieux comme des personnes au courage exceptionnel, au pire comme de simples fous qui frôlent le ridicule en défiant la mort de cette façon. Ils sont surtout passionnés, et malgré ce que l’on pourrait apparenter à une tricherie, ils sont porteurs de valeurs. Ils sont dominés par la volonté d’aller toujours plus haut, toujours plus vite, toujours plus longtemps. Leur adversaire est la douleur, contre qui ils se battent de manière perpétuelle. Il n’y a pas plus grande volonté que celle qui consiste à vouloir dominer, avec sa tête, les limites physiques de son corps. Mais ils ne sont pas infaillibles, et cherchent tous les moyens pour vaincre ce corps qui ne veut plus avancer, et le dopage en est un.

Surtout, le dopage fait scandale lorsqu’il concerne ceux qui gagnent, on n’en parle que très peu lorsqu’il s’agit d’un cycliste lambda. Or ceux-ci constituent la majorité du peloton professionnel. La plupart ne gagne jamais et pourtant ils aiment leur sport. Dans un sport purement collectif, il y a, même pour de petites équipes, des victoires. Même dans un sport individuel, une carrière est inévitablement constituée de victoires. Le cyclisme, ce sport individuel pratiqué en équipes, n’offre pas nécessairement cette possibilité. Si sur une course comme le Tour de France une équipe est constituée de neuf coureurs, alors un ou deux seront désignés leaders, et les autres seront les équipiers. Les équipiers doivent permettre au leader de faire le moins d’effort possible avant les dernières difficultés, ils lui amèneront donc les bidons, iront chercher les ravitaillements pour lui, rouleront derrière les coureurs échappés finiront donc difficilement l’étape, ayant produit un effort violent tôt dans la course, ou encore le protègeront du vent toute la journée. Les meilleurs équipiers deviendront éventuellement un jour leader, mais la plupart le resteront toujours, et leur seul moment de gloire arrivera lorsqu’ils seront autorisés à partir devant dès le début de la course, chose qui permet assez rarement de gagner une course, le peloton s’organisant derrière et revenant quasi irrémédiablement. Pour résumer, tous s’entrainent, tous les jours, mais la majorité ne pourra jamais avoir la récompense de la victoire, et en plus de cette ingratitude, seront cantonnés à un rôle précieux mais également très ingrat que celui d’équipier.

Finalement, tous les coureurs aiment leur sport, équipiers ou leaders. Ils le pratiquent avec passion, et continuent, par ces efforts, par ces valeurs, à contribuer à la légende du cyclisme. C’est toute la société qui devrait s’inspirer de ce que véhicule le cyclisme, du dépassement de soi à l’effort gratuit en passant par le courage et le refus d’un pur individualisme. L’image de ce sport peut être ternie, mais le cyclisme ne sera jamais bafoué par ces tricheurs laissant des vides dans les palmarès. Non, ni Lance Armstrong, ni Floyd Landis ne changeront ce que ce sport est, ils sont bien trop insignifiants face à la grandeur de son histoire, de ses légendes.

Victor Lemoine
Membre de l'équipe Isegoria 2018