Le corps dans l’Ethique de Spinoza Jusqu’à la Proposition 29 Partie II Première partie

Publié le 05 avril 2018 Société Philosophie éducation

A. Avant-propos

Audencia, école de la culture ? Ayant le blues de ma prépa et ayant gardé le goût des grands penseurs, j’me suis dit que j’allais partager au vaste monde quelques raisonnements que Spinoza effectue sur le corps dans son livre phare : l’Ethique. Je ne cherche aucunement à être exhaustif ni hyper pointu, car sinon je vous dirais : lisez le livre, et basta. Ah là là, ce serait vraiment le plus grand des hasards et une heureuse coïncidence si des prépas EC venaient à avoir vent de cet article ; en effet leur thème de CG de cette année est justement le corps… Auquel cas, j’espère pouvoir en aider quelques-uns, et j’espère qu’ils me remercieront en préférant l’Odence à GEM. Sachez que 784% des admis à Audencia étaient admis à GEM, et que -862% des intégrés à GEM étaient admis à Audencia. J’espère en tout cas que ce n’est pas trop tard pour publier un tel article, si près des concours.

Les vrais lecteurs de Spinoza sauteront au plafond car il est des points essentiels que je n’explique pas ou pas correctement, puisque je me concentre sur le corps. J’espère donc en toute sincérité que mon prof de philo de prépa ne tombera pas sur ce dossier. Je l’assume. Je complexifie au fur et à mesure pour les curieux et ceux qui visent les meilleures notes, et je fournis une conclusion. J’admets également n’avoir pas fini l’Ethique, ayant à peine commencé la troisième partie. Mais honnêtement : on sait tous que 95% des élèves d’EC n’en ont rien à battre de Kant, Hegel, Aristote, Schopenhauer et Spinoza ; si déjà vous retenez ce qui est écrit, mais le retenez vraiment, ce sera un début. Ma position est bâtarde, mais légitime. En vrai, les réflexions de Spinoza sur le corps et l’esprit sont réellement intéressantes. Si vous souhaitez creuser, mesdames et messieurs amoureux de philo, qui préférez le papier à l’écran et la plume au clavier, n’hésitez pas à contacter me contacter à travers Isegoria (et sans accent hein). Et puis, les profs ne sont pas idiots : ça crève les yeux jusqu’à la conjonctivite de voir un élève qui sort une citation-clé sans rien autour. Dans un tas de copies en concurrence, c’est direct l’aller sans retour pour la case 8/20 maximum.

Pour commencer, un peu de vocabulaire : pour distinguer entre les termes, « Corps » avec une majuscule désigne le Corps humain, et « corps » sans majuscule désigne un corps quelconque ; de même, « Esprit » avec une majuscule désigne l’Esprit humain, et « esprit » sans majuscule l’esprit d’un corps quelconque, cad son idée. « Une chose » est quelque chose qui existe : corps, pensée ou autre. « Exprimer », c’est rendre présent à l’intellect.

                1. Visée intellectuelle

En écrivant l’Éthique, Spinoza poursuit un objectif philosophique précis qu’il a déjà énoncé dans le Traité sur la Réforme de l’Entendement, §16 : « Avant tout il faut penser au moyen de guérir l’entendement et de le purifier, autant qu’il se pourra au début, de façon qu’il connaisse les choses avec succès, sans erreur et le mieux possible. Il est par là, dès à présent, visible pour chacun, que je veux diriger toutes les sciences vers une seule fin et un seul but, qui est de parvenir à cette suprême perfection humaine dont nous avons parlé ; tout ce qui dans les sciences ne nous rapproche pas de notre but devra être rejeté comme inutile ; tous nos travaux, en un mot, comme toutes nos pensées devront tendre à cette fin. » Cette béatitude suprême est le règne de la raison, laquelle fait s’accorder les hommes (à l’exemple des mathématiques) là où leurs affections et désirs les opposent. D’ailleurs, il suffit de lire le plan de l’Éthique pour le voir : la dernière partie, c’est-à-dire celle qui donne la visée de l’auteur, s’intitule « De la liberté humaine ».

Atteindre cette suprême perfection, cette suprême béatitude, implique de connaître l’homme ; connaître l’homme implique de connaître son Esprit ; connaître son Esprit va de pair avec connaître son Corps. En effet, Corollaire Proposition 13 Partie 2 : « l’homme consiste en un Esprit et un Corps, et le Corps humain existe ainsi que nous le sentons. » Scolie de la même Proposition : « Nul ne pourra comprendre l’Esprit humain lui-même adéquatement, autrement dit distinctement, s’il ne connaît d’abord adéquatement la nature de notre Corps. » Exemple encore plus parlant : la partie 2 traite de l’origine et de la nature de l’esprit, et la première définition est celle d’un corps.

La philosophie de Spinoza, sa poursuite de la suprême perfection humaine, est imprégnée de la relation de cause à effet. La connaissance des causes doit amener la connaissance tout court : « Ceux qui ignorent les vraies causes des choses confondent tout ».

                2. Positionnement vis-à-vis des précédents

Pour ce qui est du corps, Spinoza s’attaque à toute théorie dualiste de l’âme et du corps. Il se positionne notamment contre Descartes, qui stipule que l’âme est unie au corps, c’est-à-dire que ce sont deux choses distinctes reliées entre elles. Spinoza s’attaque directement à lui dans la préface de la cinquième et dernière partie, cad la plus importante. Descartes soutient que l’Âme ou l’Esprit est unie principalement au cerveau, donc au corps, à travers la glande pinéale, grâce à laquelle l’Esprit sent tous les mouvements qui sont excités dans le Corps, ainsi que les objets extérieurs. Spinoza, lui… suspense, vous z’avez qu’à lire le dossier.

                3. Vocabulaire

Voulant être rigoureux, je lis l’Ethique avec trois traductions différentes. Je fais donc un petit point sur le vocabulaire en fonction des traducteurs (les traducteurs sont en première ligne) :

Pautrat : Manière, ecnhaînement, intellect
Misrahi : Mode, connexion, entendement
Guérinot : Mode, connexion, entendement


C’est parti !B. Développement

                1. Dieu ; un corps suit de la nécessité de Dieu

Le point de départ de Spinoza, c’est la substance : l’absolu éternel et infini, donc parfait. « Au commencement était l’infini », pourrait-on dire, ce qui entre nous serait une fantastique accroche pour une œuvre poétique. Cette substance est parfaite, elle se conçoit par soi, c’est-à-dire que son concept n’a pas besoin du concept d’une autre chose pour être formé. Cette substance est unique et Spinoza l’appelle « Dieu » ; elle est nécessaire par nature, elle ne peut pas ne pas être. Dans le jargon philosophique : « son essence enveloppe l’existence ».

Dieu est composé d’une infinité d’attributs exprimant chacun une essence éternelle et infinie. De manière euristique, on peut voir un attribut comme une « dimension » de Dieu. Autrement dit, la raison dispose d’autant de moyens pour saisir Dieu qu’il existe de moyens de le saisir, c’est-à-dire une infinité. De la nécessité de l’existence de Dieu suivent nécessairement une infinité de choses d’une infinité de modes / de manières (E1P16). Reformulé : Dieu existe, et son existence implique/pose/entraîne nécessairement l’existence d’une infinité d’autres choses (finies et infinies) que l’on perçoit à travers l’un ou l’autre de son infinité d’attributs. Dieu est le point de départ d’une suite infinie de choses-causes qui posent l’existence ou la non-existence de telle ou telle chose. Cette infinité de choses-causes, on dit qu’elle existe en Dieu : Dieu est cause de l’existence de toutes les choses ; il est de toute chose cause première et immanente. Proposition 15 : « tout ce qui est, est en Dieu, et rien ne peut sans Dieu ni être ni se concevoir. »

Malheureusement pour nous, l’homme ne peut saisir Dieu d’une infinité de manières. Il est même extraordinairement borné dans sa compréhension du monde : notre esprit/intellect/entendement ne perçoit les choses que par les seuls attributs Pensée et Etendue ; tout pour nous, humains, n’est que matière ou pensée ; celles-ci sont donc les seules choses que nous pouvons comprendre, notre seul tremplin pour atteindre Dieu et la suprême perfection humaine. Vous vous croyez savants ? Sachez qu’au mieux vous ne pouvez percevoir que deux infini-tièmes de la réalité.

De là, qu’est-ce qu’une chose, en général ? Une chose existe sous un attribut précis et exprime donc Dieu « en tant qu’on le considère sous cet attribut ». Une pensée exprime l’essence de Dieu « en tant qu’on le considère comme une chose pensante ».

Je laisse ici la suite des causes et y reviendrai plus tard. J’en viens à une première définition d’un corps : un corps est un mode/une manière qui exprime Dieu sous l’attribut Etendue.

                2. Le corps en général

La nature naturée est tout ce qui suit de la nécessité de l’existence de Dieu (une infinité de choses d’une infinité de modes, le tout d’une manière précise et déterminée). C’est la suite infinie des causes, donc des choses, dont le point de départ est Dieu lui-même. Les corps en font partie. Pour commencer, quelle est la définition d’un corps ? « Par corps, j’entends un mode qui exprime, d’une manière précise et déterminée, l’essence de Dieu en tant qu’on le considère comme chose étendue. »

La première partie (par corps … Dieu) signifie qu’un corps est une chose singulière : il est l’aboutissement d’une suite de causes précises qui ont déterminé son être et son essence précisément. Cette suite de causes commence, on l’a dit, à Dieu en tant seulement qu’il est chose étendue. Le corps est en Dieu et se conçoit par Dieu (en tant seulement qu’il est chose étendue), donc il exprime quelque chose de l’essence de Dieu lui-même. Donc le saisir, le comprendre, c’est comprendre un peu de l’essence de Dieu lui-même.

La seconde partie (en tant … étendue) signifie qu’un corps ne peut être perçu qu’à travers l’attribut Etendue / la substance Etendue. Pour nous humains, c’est simplement dire que nous percevons notre environnement par les cinq sens.

Un corps est fini en son genre. Qu’il soit fini est l’évidence même ; « fini en son genre » signifie qu’il ne peut être borné que par un autre corps (et pas par une pensée par exemple, ou tout autre chose qui n’est pas un corps). On peut le mesurer avec des chiffres, le comparer avec d’autres en termes de masse, de volume, de longueur, etc., mais quoiqu’il arrive on reste dans le domaine du corps. Selon Misrahi, le spinozisme se construit sur une conséquence méthodologique fondamentale : les pensées ne peuvent être expliquées que par des pensées, et les corps que par des corps. « C’est cette conséquence méthodologique qui deviendra la règle fondamentale de la compréhension de l’homme, comme relation non causale d’un esprit et d’un corps. Seule une telle compréhension libérera la philosophie des mystères, des confusions et des absurdités impliqués dans toute théorie dualiste de l’âme et du corps. »

Jusqu’ici, normalement, ça devrait aller.

                               i.              Quelques éléments analytiques de physique sur les corps (intercalés entre les Propositions 13 et 14 Partie 2)

Dans la Partie 1 de l’Ethique, Spinoza montre que le mouvement et le repos sont deux modes infinis immédiats de l’attribut Etendue : leur existence découle de la nécessaire existence de l’attribut Etendue.

Lemme 1 : les corps se distinguent les uns des autres sous le rapport du mouvement & repos, de la vitesse & lenteur, et non de la substance. Lemme 2 : tous les corps conviennent en certaines choses : 1/ en ce qu’ils enveloppent le concept d’un seul et même attribut ; 2/ en ce qu’ils peuvent se mouvoir ou être au repos, se mouvoir plus ou moins lentement. Corollaire : « Ainsi, un corps en mouvement se meut aussi longtemps qu’un autre ne le détermine pas au repos [et inversement]. »

Commentaire de Misrahi : le repos comme le mouvement sont des effets s’inscrivant dans une chaîne causale infinie, au sein de l’attribut Étendue. La matière n’est donc pas inertie mais activité de la Nature Naturante, à lire comme série des déterminations causales sous l’aspect de la Nature Naturée, et cela aussi bien pour le mouvement que pour le repos.

Commentaire de Misrahi : pour Spinoza, l’Individu est la véritable chose singulière finie, il est le mode fini non comme « substance » ou entité appauvrie, mais comme structure unitaire déterminée et synthétique, comme système concret, affirmatif et constant. C’est l’ensemble des corps environnant chaque Individu qui est la cause de l’union interne des corps qui composent un seul Individu.

Définition : plusieurs corps sont dits unis entre eux et former un seul Individu unique, 1/ s’ils se contraignent les uns les autres à rester appliqués les contre les autres OU 2/ s’ils se meuvent à la même ou différente vitesse, sont contraints à se communiquer leur mouvement les uns aux autres selon un certain rapport. Je pense que cette définition suffit à elle-même.

Lemme 4 : « si d’un corps, cad d’un Individu, composé de plusieurs corps, certains corps se séparent, et qu’en même temps d’autres corps de même nature et en nombre égal viennent prendre leur place, l’Individu gardera sa nature d’avant, sans changement de forme ». Un exemple est le fait que notre corps perd naturellement des cellules, certains animaux perdent naturellement leurs poils, et pourtant ni eux ni nous ne changeons de forme ni de nature. Autrement dit, il est des corps dont la nature comprend l’altération physique, sans pour autant que cette nature même change.

 

Commentaire de Misrahi : un corps et l’idée de corps étant la même chose observée selon deux attributs différents, on peut appliquer aux esprits également cette description totalisatrice qui, par progression à l’infini, pose la Nature entière comme un Individu.

Commentaire de Misrahi : Spinoza identifie rigoureusement Dieu (et son essence), l’activité de penser et le monde produit (la réalité naturelle, dans l’ordre de l’Etendue ou de tout autre attribut de la Pensée). Ce monde produit est à la fois nature naturée et nature naturante, substance, et donc simultanément Pensée et Etendue. Sont donc identique, par exemple, un cercle dans la nature, l’idée de ce cercle en l’esprit humain et l’idée de ce cercle dans l’idée de Dieu.

                3. Petit retour à la suite infinie des causes

Les dites suites de causes sont précises et dérivent des attributs, disons, un par un ; Spinoza est clair sur le vocabulaire : au degré un, Dieu est cause d’un corps « en tant seulement qu’il est chose étendue » ou « en tant qu’on le considère comme chose étendue », et cause d’une pensée « en tant seulement qu’il est chose pensante » ou « en tant qu’on le considère comme chose pensante ». Puis viennent les modes, les modifications : au degré deux, Dieu est cause de tel ou tel corps en tant seulement qu’il est chose étendue, certes, mais plus précisément en tant qu’il est affecté de tel ou tel mode de l’étendue. Tel mode de l’étendue penser en Dieu pose l’existence déterminée de tel corps. Idem pour les idées/pensées.

Mais attention, ces suites ne sont pas distinctes pour autant ! En vérité, toutes ces suites sont une seule et même suite que l’on perçoit sous tel ou tel attribut : en ce qui nous concerne, tantôt la Pensée, tantôt l’Etendue. C’est logique : de la nécessité de l’essence de Dieu suit une infinité de choses d’une infinité de modes, mais pas n’importe quoi pour autant ! Les choses découlent de la nature de Dieu dans un ordre précis et même suprêmement parfait, purement objectif.

- Explication : tout ce qui existe exprime l’essence de Dieu. « Tout ce qui suit de la nature de Dieu est déterminé à exister et opérer d’une manière précise et déterminée » (Proposition 29 Partie 1). Si, donc, les choses étaient d’une autre nature ou déterminée à opérer autrement, la nature de Dieu serait autre, ce qui est impossible. De plus, la connaissance de l’effet / du causé dépend de la connaissance de la cause dont il est l’effet et l’enveloppe. Il est donc évident que les choses ne peuvent pas être autrement, car auquel cas il faudrait admettre que Dieu n’est pas Dieu.

ICI C’EST FACILE. Par suite, les choses ne peuvent être produites que dans un seul ordre. Les suites de cause sont identiques à ceci près qu’elles découlent d’attributs différents. Elles coïncident et se répondent terme à terme. Soit X un corps et Y l’esprit de X. Les propositions suivantes sont équivalentes : 1/ Y est l’idée de X ; 2/ X est l’idéat de Y, cad son objet ; 3/ X et Y sont une seule et même chose que l’on observe sous l’attribut Etendue pour X et Pensée pour Y.

                4. Le Corps humain ; l’Esprit humain ; l’ « union » des deux chez Spinoza

Le Corps humain, comme tous les corps, existe en acte et exprime l’essence de Dieu de manière précise et déterminée. Il découle d’une chaîne infinie de causes, etc. Au moins le spinozisme ne se fonde pas sur une vision du monde anthropocentrée (Spinoza, d’ailleurs, se donne beaucoup de mal pour anesthésier toutes les doctrines religieuses et superstitieuses ; il y revient de nombreuses fois sous un angle à chaque fois différent ; va voir l’Appendice de la Partie 1, petite merveille).

Les Propositions 11 & 13 Partie 2 disent : « Ce qui constitue, en premier lieu, l’être actuel de l’Esprit humain n’est autre que l’idée d’une certaine chose singulière existant en acte » et « L’objet de l’idée constituant l’Esprit humain est le Corps, autrement dit un mode / une manière de l’Etendue existant en acte, et rien d’autre. » L’Esprit humain est l’idée du Corps humain, donc le Corps humain est « l’objet de l’idée de l’Esprit humain », son idéat. Misrahi : « puisque l’Esprit est l’idée du corps, cad la conscience du corps, l’esprit humain est l’idée du corps humain, cad la conscience du corps humain. » Vous avez donc normalement anticipé la Proposition 13 Partie 2 : l’Esprit humain et le Corps humain sont une seule et même chose que l’on perçoit sous deux différents attributs.

Postulats sur le Corps humain :

Le Corps humain est composé d’un très grand nombre d’individus (de nature diverse) dont chacun est très composé.

Les Individus composant le Corps humain, et donc le Corps humain lui-même, sont affectés par les corps extérieurs d’un très grand nombre de manières/modalités.

Pour se conserver, le Corps humain a besoin d’un très grand nombre d’autres corps par lesquels il est pour ainsi dire continuellement régénéré.

Le Corps humain peut mouvoir et disposer les corps extérieurs selon de très nombreuses modalités.

                5. « L’homme consiste en un Esprit et un Corps »

Spinoza montre à la Proposition 12 que tout ce qui arrive dans le corps est perçu par l’esprit. Corollaire Proposition 13 Partie 2 : « De là suit que l’homme consiste en un Esprit et un Corps, et que le Corps humain existe ainsi que nous le sentons. » Scolie de la même Proposition : « Nul ne pourra comprendre l’Esprit humain lui-même adéquatement, autrement dit distinctement, s’il ne connaît d’abord adéquatement la nature de notre Corps. » Les pages qui suivent de ce dossier démontrent que, puisque nous percevons notre environnement par le Corps (les cinq sens a fortiori), les seules idées que nous avons sont celles des modifications de notre Corps. Et donc qu’en d’autres, termes, c’est comme chez Hobbes : nous sommes d’abord des corps ; notre esprit ne peut être sans corps, d’où entre autres l’absurdité de l’union de Descartes : Esprit et Corps ne sont pas distincts de la manière dont il le soutenait ! Le corps n’est pas un réceptacle de l’esprit car cela signifierait que l’Esprit peut migrer d’un corps à un autre, ce qui est absurde.

Je pense que c’est tout à fait logique : d’abord, les modifications du corps affectent aussi l’esprit : on sait que la torture physique peut rendre fou. Mais surtout, on a appris l’année dernière (coucou les khûbes) que l’Esprit émergeait grâce à la parole et l’écoute ; or, pour parler et écouter, il faut d’abord un corps ; pour que le cerveau se développe dans sa complexité, il fallait la position debout, les modifications du cortex, manger de la viande grillée, etc., donc le corps humain est comme antérieur à l’esprit humain ; les sourds-muets de naissance n’ont malheureusement pas le droit à une intelligence aussi poussée que la nôtre (je n’ai jamais vu de sourd-muet utiliser des concepts poussés ni faire d’équation différentielle) : que se passerait-il donc si un esprit normal migrait vers un corps qui ne peut accueillir d’esprit ? Posons-nous la question.

Conclusion de la partie 1

Je pense qu’il est temps de faire un petit récapitulatif. Un corps est fini en son genre ; nous, humains, le percevons sous l’attribut de l’Etendue ; il découle d’une chaîne infinie de causes dont le point de départ est Dieu considéré sous l’attribut de l’Etendue, et exprime en cela l’essence de Dieu de manière précise et déterminée. Un corps existe de pair avec l’idée de ce corps ; tous deux sont une seule et unique chose que l’on perçoit sous l’attribut de l’Etendue ou de la Pensée. Spinoza n’est donc ni matérialiste ni spiritualiste au sens commun des termes : la matière ne prime pas sur la pensée et inversement.

Connaître l’Homme doit amener le règne de la connaissance rationnelle, laquelle doit supplanter la connaissance superstitieuse afin de rendre les hommes sages donc libres. Connaître l’Homme implique de connaître son Esprit. Or, l’Homme consiste en un Esprit et un Corps, deux facettes de la même réalité : l’Esprit humain perçoit et connaît à travers les affections du monde extérieur sur son Corps, car la connaissance des affections enveloppe celle des corps affecté et affectant. Connaître l’Esprit humain implique donc de connaître le Corps humain ; donc l’Homme est d’abord un corps.

Pierre Menard
Membre de l'équipe Isegoria 2018