Féminisation des titres et écriture inclusive : le point de vue de l'Académie Française

Publié le 27 mars 2018 Société féminisme

Un titre désigne une fonction, pas une personne ; une intelligence, pas un genre. A partir de là, un poste est neutre, et le fait que la personne en fonction soit un homme ou une femme ne change rien en soi au poste. Il faut donc une appellation qui tienne lieu de dénominateur commun. « Un président, un ministre » et « madame le président, madame le ministre » est à mon sens la bonne appellation, et je vais vous dire pourquoi. Je repars de la Commission de terminologie de l’Académie française « chargée d’étudier la féminisation des titres et des fonctions et, d’une manière générale, le vocabulaire concernant les activités des femmes » de 1984, ainsi que la « mise au point » du 10 octobre 2014 de cette même Académie. Les deux textes font unité, donc désolé de ne pas avoir eu le courage de dire d’où vient chaque citation.

D’abord, insistons sur le poids de l’histoire : « Les règles qui régissent dans notre langue la distribution des genres remontent au bas latin et constituent des contraintes internes avec lesquelles il faut composer. L’une des contraintes propres à la langue française est qu’elle n’a que deux genres : pour désigner les qualités communes aux deux sexes, il a donc fallu qu’à l’un des deux genres soit conférée une valeur générique afin qu’il puisse neutraliser la différence entre les sexes. L’héritage latin a opté pour le masculin. » Déjà, on touche du doigt un élément essentiel : faute d’avoir un genre grammatical neutre, le temps, la construction de la langue française depuis vingt siècles a fait qu’on emploie le masculin comme neutre.

Ensuite, l’Académie rappelle qu’il n’existe dans les langues indo-européennes aucun rapport d’équivalence entre le genre grammatical et le genre naturel : « garçon » et « fille » sont neutres en allemand car un garçon n’est pas encore un homme et qu’une fille n’est pas encore une femme ; pourtant ils sont du même genre naturel. Ensuite, qu’on ne devrait pas employer les termes « féminin et masculin » en français mais « genre marqué et genre non marqué » : le genre non marqué est général, extensif, il peut désigner des hommes comme des femmes (les habitants, les candidats, etc.) « Son emploi signifie que, dans le cas considéré, l’opposition des sexes n’est pas pertinente et qu’on peut donc les confondre, souligne l’Académie Française. En revanche, le genre dit couramment féminin est le genre marqué, ou intensif. Or, la marque est privative. Elle affecte le terme marqué d’une limitation dont l’autre seul est exempt. À la différence du genre non marqué, le genre marqué, appliqué aux être animés, institue entre les sexes une ségrégation. »

Evidemment, il y a quelques exceptions où le genre marqué est général sans que ce soit un nom de métier, de titre ou de fonction. Je pense notamment à « les personnes qui… ». Je n’en ai pas trouvé d’autres, mais il doit y en avoir. Néanmoins, ces exceptions ne viennent pas fausser la règle.

L’Académie poursuit : « Il en résulte que pour réformer le vocabulaire des métiers et mettre les hommes et les femmes sur un pied de complète égalité, on devrait recommander que, dans tous les cas non consacrés par l’usage, les termes du genre dit « féminin » – en français, genre discriminatoire au premier chef – soient évités ; et que, chaque fois que le choix reste ouvert, on préfère pour les dénominations professionnelles le genre non marqué. » L’écriture inclusive, elle, veut montrer qu’il n’y a pas de différence à établir entre hommes et femme, et semble viser l’harmonisation ; néanmoins, elle distingue aussi précisément que possible le masculin du féminin, et sépare ainsi l’humanité en deux : les hommes et les femmes, produisant le contraire de ce pourquoi elle a été inventée. Je plaide donc contre l’écriture inclusive : elle rate son but en plus de rendre les mots imprononçables.

 

Concernant la féminisation des titres, supposons un député durant les séances de question au gouvernement. Il va poser une question à un ministre, c’est-à-dire, certes à une personne, mais d’abord à un poste ; il ne s’adresse pas d’abord à un homme ou une femme mais à la personne qui a autorité pour répondre à ses questions. Que ce soit un homme ou une femme en poste ne change rien à l’autorité dont dispose la fonction sur telle ou telle question : j’ai une question sur la politique économique, je m’adresse donc à la fonction « ministre de l’économie », fonction non marquée en genre, faute d’avoir un neutre, car le fait que la personne en poste soit un homme ou une femme n’a strictement aucune importance. Je m’adresse donc « au ministre de x/y », genre non marqué faute de genre grammatical neutre. De la même manière, une circulaire signée par un ministre restera en vigueur après que le ministre l’ayant signée aura quitté son poste ; peu importe donc que ce soit un homme ou une femme. Néanmoins, dans le côté vocatif, je ne vois pas pourquoi on empêcherait de dire « madame » ou « monsieur ». Il me semble donc tout-à-fait cohérent et honnête de « madame le ministre ».

Mais ne nous écartons pas de notre sujet. Je parle des titres, mais je n’oublie pas les métiers. Concernant les métiers, l’Académie n’est pas du tout opposée à leur féminisation dans l’absolu. Là où elle insiste, c’est sur l’usage : « L’Académie française n’entend nullement rompre avec la tradition de féminisation des noms de métiers et fonctions, qui découle de l’usage même : c’est ainsi qu’elle a fait accueil dans la 8e édition de son Dictionnaire (1935) à artisane et à postière, à aviatrice et à pharmacienne, à avocate, bûcheronne, factrice, compositrice, éditrice et exploratrice. Dans la 9e édition, en cours de publication, figurent par dizaines des formes féminines correspondant à des noms de métiers. Ces mots sont entrés naturellement dans l’usage, sans qu’ils aient été prescrits par décret : l’Académie les a enregistrés pourvu qu’ils soient de formation correcte et que leur emploi se soit imposé. » Que l’emploi se soit imposé, c’est-à-dire que l’expérience montre que ces formes sont entrées dans l’usage, dans la vie de tous les jours.

Sur le plan morphologique, « s’agissant des métiers, très peu de noms s’avèrent en réalité, du point de vue morphologique, rebelles à la féminisation quand elle paraît utile ».

Là où, donc, l’Académie donne l’alerte, c’est sur les formes féminisées qui ne sont pas entrées dans l’usage et qui méprisent la structure même de la langue française, « un esprit de système qui tend à imposer, parfois contre le vœu des intéressés, des formes telles que professeure, recteure, auteure, ingénieure, procureure, etc., pour ne rien dire de chercheure ». Ces formes sont construites sur l’idée qu’il existe en français un suffixe unique qui pourrait tout féminiser comme par magie ; or, « le français ne dispose pas d’un suffixe unique permettant de féminiser automatiquement les substantifs ». Admettons qu’on ne peut pas avoir d’un côté des recteures et de l’autre des directrices. Ce que je veux dire, c’est aussi qu’il faut garder en tête est la possibilité que ce soit, sinon une tentative d’imposer des vocables malgré eux, du moins un effet de mode ; dans le premier cas, cela rentre dans l’usage malgré lui, dans le second, ça n’y rentre pas ; donc l’Académie ne les reconnaît pas, puisqu’elle est la gardienne de l’usage ; parallèlement, l’Académie est l’autorité suprême pour parler de la langue française ; donc ces formes sont à bannir. Du moins, tant qu’elles ne seront pas fermement ancrées dans l’usage – accordé qu’on ne confonde par usage et abus de langage.

« La dénomination de la fonction s’entend donc comme un neutre et, logiquement, ne se conforme pas au sexe de l’individu qui l’incarne à un moment donné. Il en va de même pour les grades de la fonction publique, distincts de leur détenteur et définis dans un statut, et ceux qui sont des désignations honorifiques exprimant une distinction de rang ou une dignité. Comme le soutient la Commission générale, pour que la continuité des fonctions à laquelle renvoient ces appellations soit assurée par-delà la singularité des personnes, il ne faut pas que la terminologie signale l’individu qui occupe ces fonctions. La neutralité doit souligner l’identité du rôle et du titre indépendamment du sexe de son titulaire. »

 

Que faire, alors ? S’en remettre à l’usage, c’est-à-dire au temps. « En 2002, l’Académie française, opposée à toute détermination autoritaire de l’usage, rappelait qu’elle avait tenu à « soumettre à l’épreuve du temps » les « recommandations » du Conseil supérieur de la langue française publiées en 1990 au Journal officiel au lieu de les imposer par décret, bien qu’elle les ait approuvées et enregistrées dans la 9e édition de son Dictionnaire : elle a en quelque sorte libéré l’usage, en laissant rivaliser des formes différentes sans chercher à en proscrire autoritairement aucune, jusqu’à ce que la meilleure l’emporte. C’est à cette attitude, conforme à la manière dont elle a exercé continûment son magistère depuis près de quatre siècles, qu’elle entend demeurer fidèle. » Reformulé, les gens (hommes comme femmes) qui jurent : « je ne mourrai pas avant que telle ou telle forme ait été féminisée » ne sont pas dans leur bon droit et refusent à la langue de prendre le temps de se transformer ; ce qui est brusque n’apporte que de mauvaises choses. On me dira : au moins, ces gens sont assurés d’une certaine longévité.

L’Académie met également en garde l’exécutif sur sa volonté d’accélérer la féminisation des titres, fonctions et métiers dans le but inavoué de calmer les ardeurs des remuants engagés : « Un catalogue de métiers, titres et fonctions systématiquement et arbitrairement « féminisés » a été publié par la Documentation française, avec une préface du Premier ministre. La presse, la télévision ont suivi avec empressement ce qui pouvait passer pour une directive régalienne et légale. Or aucun texte ne donne au gouvernement le pouvoir de modifier de sa seule autorité le vocabulaire et la grammaire du français. Nul ne peut régenter la langue, ni prescrire des règles qui violeraient la grammaire ou la syntaxe : elle n’est pas en effet un outil qui se modèle au gré des désirs et des projets politiques. Les compétences du pouvoir politique sont limitées par le statut juridique de la langue, expression de la souveraineté nationale et de la liberté individuelle, et par l’autorité de l’usage qui restreint la portée de toute terminologie officielle et obligatoire. Et de l’usage, seule l’Académie française a été instituée « la gardienne ». »

 

 

 

Je vais essayer de conclure sur ce sujet brûlant. Ma thèse est : c’est justement parce que la femme est l’égal de l’homme qu’il ne faut pas distinguer les ministres, députés, etc. selon leur sexe. Le féminisme, à mon sens, ce n’est pas opérer une distinction entre hommes et femmes : c’est justement défendre l’idée que la femme n’est pas moins autonome que l’homme et que cette autonomie lui est refusée, en fait et en droit. En France, on n’est égaux qu’en droit et pas autrement qu’en droit ; que la femme soit l’égale de l’homme signifie qu’elle a les mêmes droits que lui. On sait quelle forme a pris la lutte pour ces droits : droit de vote, autorité sur l’enfant, son propre compte en banque, travailler sans l’accord du mari, salaire égal à compétence ou poste égal, etc. plus les droits qui ne peuvent s’appliquer qu’aux femmes, à savoir le droit à la pilule, à l’avortement, à la FIV, etc., je zappe plein de choses mais ce n’est pas ce qui nous intéresse en priorité. Tout ça, c’était une excellente chose, je ne veux pas passer pour quelqu’un qui regretterait ces avancées.

De manière transversale s’est posée la question de la langue et de la féminisation des noms de métier, des titres, des fonctions. Si on dit « une duchesse », « une reine » et « une aviatrice », pourquoi ne dirait-on pas « une ministre » ou « une professeure » ? Réponse de l’Académie française : c’est une question d’usage, de temps, de grammaire, de visée intellectuelle. Duchesse et reine sont des mots vieux de plusieurs siècles et désignent expressément un titre et un genre naturel, « celles qui doivent enfanter les futurs ducs et rois », c’était directement une mission de survie : un roi devait avoir une reine pour assurer sa lignée. (Sans compter que je doute que les duchesses et les reines avaient les mêmes droits que les ducs et les princes). Aviatrice désigne une femme qui exerce le métier d’aviateur, pharmacienne désigne une femme qui exerce le métier de pharmacien ; ces formes sont acceptées par l’Académie parce que le temps a fait qu’elles sont pleinement entrées dans l’usage. Dire « elle est pharmacienne », c’est dire « son métier est d’être pharmacien, et il se trouve que c’est une femme » et non « c’est une femme et il se trouve que son métier est d’être pharmacien », puisque le fait en soi d’être un homme ou une femme ne rend pas plus capable de travailler dans la pharmacie qu’une personne du sexe opposé et ne détermine pas vos compétences en la matière.

Enfin, « ministre » et « professeur » sont des fonctions officielles qui ne prennent pas en compte le fait que la personne en fonction soit un homme ou une femme. Alors, « pour que la continuité des fonctions à laquelle renvoient ces appellations soit assurée par-delà la singularité des personnes, il ne faut pas que la terminologie signale l’individu qui occupe ces fonctions. La neutralité doit souligner l’identité du rôle et du titre indépendamment du sexe de son titulaire. » Or, en français, il n’y a pas de genre grammatical neutre ; pour désigner la neutralité concernant les êtres animés, l’héritage du latin à travers les siècles a désigné le genre non marqué (abusivement appelé masculin), là où le genre non marqué (abusivement appelé féminin) ne désigne que des personnes de sexe féminin.

Ainsi, ma vision du féminisme me conduit à plaider contre la féminisation des titres ; je pense que s’adresser d’abord à un homme ou une femme, c’est refuser à l’homme d’être l’égal de la femme et à la femme d’être l’égal de l’homme, en termes d’intellect, de compétences, de symbolique, de tout ce que vous voulez. Féminiser les titres, c’est manquer son objectif : c’est justement parce que la femme est l’égal de l’homme qu’il ne faut pas distinguer les ministres, députés, etc. selon leur sexe. En cela, j’ai beau avoir l’air réac, je ne me fais pas l’apôtre du patriarcat, du masculin ou je ne sais quoi d’autre : le masculin est le genre du tout et du rien, du nul, de l’imparfait, du vague, c’est vachement glorieux ! Reste à voir si, dans l’hypothèse où dans cent ans le substantif « une professeure » sera fermement ancré dans l’usage, l’Académie le reconnaîtra.

 

 

Pierre Menard
Membre de l'équipe Isegoria 2018