L'état de la Syrie au 13 mars

Publié le 16 mars 2018 Géopolitique Politique Société

La Syrie pleure 340 000 morts depuis le début de la guerre civile en 2011 et la faucheuse au manteau noir ne compte pas s’arrêter en si bon chemin. Fermement décidés à éradiquer les opposants aux régimes de leur territoire, Bachar el-Assad et son armée ont redoublé d’intensité dans le siège et les bombardements de la Ghouta orientale, au sud-ouest du pays. 400 000 personnes sont assiégées dans une centaine de kilomètres carrés et vivent littéralement sous terre. À l’opposé, tout au nord du pays, Erdogan assiège les Kurdes pour éradiquer définitivement la menace du YPG.

 

1.            Jusqu’au 25 février

Les frappes militaires du régime, appuyé par l’Iran et bénéficiant de l’aval de Moscou, auraient tué 180 personnes entre le 1er janvier et le 18 février selon Médecins sans Frontières, 500 autres en une semaine entre les seuls 18 et 25 février.

Le samedi 24 février, pourtant, les quinze membres du Conseil de Sécurité des Nations Unies adoptaient à l’unanimité la résolution 2401 qui proclame « sans délai » une trêve générale d’au moins trente jours de la part de toutes les parties de tous les combats sur l’ensemble du territoire syrien, dans le but d’apporter le l’aide humanitaire aux populations, de venir en aide aux blessés et malades, et enfin évacuer ceux qui doivent l’être, les hôpitaux étant méticuleusement visés par Damas. Les deux groupes rebelles visés par le régime et cloîtrés dans la Ghouta orientale, à savoir Jaich al-Islam et Faylaq al-Rahmane, forts de chacun 10 000 hommes, avaient accepté la trêve en se réservant le droit de répondre par les armes à toute violation de la part de Damas, Moscou et Téhéran. Ils avaient même promis de faciliter l’évacuation des blessés par l’ONU.

Pourquoi donc el-Assad continue-t-il de pilonner si Poutine a signé ? C’est que la troisième Rome a immiscé le diable dans les détails. Après onze vetos sur des résolutions visant la Syrie, la Russie a adopté un texte qui lui convenait : doivent cesser tous les bombardements et affrontement sauf ceux (clause 2) destinés à combattre Daech, Al-Qaida, Al-Nosra et tout groupe terroriste qui leur est lié. Ainsi Damas, Moscou et Téhéran n’ont-ils pas à se soucier de cette résolution : de leur point de vue, ce sont bien des terroristes qui sont bombardés et il n’y a pas de cessez-le-feu à observer ; ces terroristes au nombre de 20 000 sont affiliés à Al-Nosra dans la rhétorique damasienne. Donc l’ONU ne sert à rien.

Au Nord de la Syrie, l’attaque turque sur Afrin (350 000 habitants) et les Kurdes continue également. Commencé le 25 janvier et ayant vocation à éradiquer les « terroristes » du YPG, l’assaut d’Ankara « Rameau d’olivier » ne risque pas de s’arrêter, Erdogan ayant félicité le Conseil de Sécurité pour ladite deuxième clause. Pour rappel, la Turquie entend se débarrasser des Kurdes et du PKK (Parti des Travailleurs Kurdes basé sur le territoire turc et fondé en 1984) en tant qu’ils souhaitent fonder un Kurdistan libre, souverain et indépendant dont le territoire empièterait sur le sol turc et serait situé sur une position géographique extrêmement abondante en matières premières. Le PKK est considéré par le gouvernement comme une organisation terroriste (ce qui n’est pas totalement faux dans sa manière d’agir), ainsi que son parti syrien affilié, le PYG (« Parti de l’Union Démocratique »). L’YPG, « Unité de protection du peuple », bras armé du PYG, est notamment dans la ligne de mire d’Ankara en tant qu’il est puissant et organisé, a joué un rôle primordial dans la lutte contre l’EI et entend bien se faire entendre pour créer ledit Kurdistan fantasmé depuis des décennies. Il annonce détenir environ 4 000 djihadistes.

Mais n’oublions pas Bachar el-Assad pour autant. Voyant en l’invasion turque une menace pour sa souveraineté (aussi temporaire et justifiée cette poussée soit-elle par Ankara, qui affirme également, dans cette attaque, protéger l’intégrité de la Syrie), le régime syrien a allié ses forces aux Kurdes pour repousser les Turcs hors de ses frontières. Alliés de circonstances, bien entendu : je suppose que Damas n’a pas spécialement d’atome crochu avec les Kurdes, puisque le Kurdistan qu’ils désirent créer s’étendrait également sur la Syrie. Damas et Ankara sont ennemis depuis au moins deux ans déjà, lorsqu’il devint évident qu’Erdogan soutenait les rebelles syriens dans le but d’arrêter l’expansion kurde et annexer les parcelles de territoire qu’ils reprenaient à l’EI. En revanche, de ma propre opinion, el-Assad n’oserait pas affronter Erdogan sans l’aval de Poutine d’une manière ou d’une autre ; a minima, donc, je m’accorde le droit d’espérer que les liens entre Moscou et Ankara ne sont pas si étroits qu’on le craignait ; cela dit, je n’exclue pas que Poutine joue double jeu dans le but notamment d’éradiquer les Kurdes. Cela fait dix-huit ans que cet ancien du KGB est au pouvoir, il sait qu’il sera réélu dans quelques semaines pour un deuxième mandat consécutif (quatrième mandat au total), très certainement dès le premier tour du 18 mars, il vient de dévoiler un arsenal nucléaire comprenant entre autres des missiles « invincibles », bref, il mène une politique précise sur le temps long, ne s’éparpille pas et se donne patiemment les moyens de ses ambitions : au premier plan, un accès à la mer Méditerranée. Dans cette optique, mieux il contrôle la région, mieux c’est, ainsi annihiler le potentiel militaire kurde après les avoir laissés affronter l’EI est-il sans doute un objectif de premier plan.

 

2.            Du 26 février au 13 mars

Je commence par la Ghouta. Le lundi 26 février, Moscou décrète une trêve quotidienne de 9h à 14h (de 8h à 13h pour nous) dans le but d’évacuer les blessés et malades et d’acheminer l’aide humanitaire requise. L’aide sera acheminée et les blessés seront évacués au travers d’un « couloir » établi par Moscou et Damas. Malheureusement, les deux premiers jours, aucun civil ni convoi n’est passé : les militaires accusent les rebelles de ne rien laisser partir. Seulement, aux dires des propos recueillis dans l’enclave par des journalistes de l’Agence France Presse (AFP), ce sont les habitants qui tout simplement refusent de sortir. Ce qui n’est pas totalement contre-intuitif : certes ils sont retenus par des rebelles légèrement djihadistes qui ne sont pas des enfants de cœur, mais pourquoi accepter l’aide d’un régime qui vous bombarde depuis 2013 même à l’arme chimique et vous laisse vivre dans un état de pénurie alimentaire et médicamentaire permanent ? Pour faire un parallèle sur le bien-fondé de ce genre de « libération », je sais que très nombreux furent les Maliens des territoires occupés par les terroristes et libérés par l’armée française à s’être plaints de cette libération : au moins, les terroristes étaient très bien organisés, ils redistribuaient plus les surplus, faisaient payer moins d’impôts et étaient plus enclins que les militaires à fournir de l’aide médicale – quand ils en possédaient.

Le mercredi 28 février, les bombardements diminuent légèrement et les soldats d’élite du régime prennent le relai : les combats sont désormais livrés à l’arme au poing, mètre par mètre, balle par balle, et non plus missile par missile. Le 4 mars, Damas affirme avoir repris le quart de la Ghouta ; le 5, le tiers. Selon l’OSDH et le Bureau de Coordination des Affaires Humanitaires de l’ONU, un premier convoi humanitaire de quarante camions a – enfin ! – pu pénétrer dans la zone assiégée ce même lundi 5, distribuer des médicaments et venir en aide à 27 500 personnes, mais a malheureusement dû écourter la durée sa mission car les bombardements étaient insoutenables. Le 7 mars, le régime a repris la moitié de la Ghouta ; le 9, treize camions entrent pour distribuer le reste de l’aide du 5 mars ; le 11, si la Russie annonce avoir évacué cinquante personnes, pour moitié des enfants, le seuil de 1 000 civils a été franchi dont 200 enfants.

Maintenant, Afrin. Cinquante jours que l’opération « Rameau d’olivier » a commencé. Commençons par un semblant de positif : au moins, là-bas, les civils peuvent fuir : plusieurs centaines se sont échappés depuis hier lundi. Néanmoins, les habitants des environs se réfugient justement dans la ville ; c’est donc du pareil au même au sens où le nombre de civils directement menacés par Ankara ne décroît pas. Le 1er mars, un convoi humanitaire de 29 camions a pu entrer dans la ville et fournir une aide à la hauteur de 50 000 personnes. Les armées du sultan ne foncent pas en ligne droite sur Afrin mais préfèrent d’abord sécuriser les environs : voyez Jinderes sur une carte (Cindirêsê sur Google Earth), à vingt kilomètres au sud-ouest d’Afrin : la ville a été prise vendredi 9. En deux mots, les Turcs sont à dix kilomètres au nord et quinze au sud. Après des semaines de combats dans les villages voisins de la ville, les deux parties semblent reprendre leur souffle : des deux côtés on fait venir des renforts, on s’observe dans ses lunettes de sniper. Rien de plus lâche qu’un sniper, quand même. Erdogan a annoncé triomphalement que la ville était encerclée et qu’il n’avait plus qu’à donner l’assaut final. Vérité ou pas, il reste fidèle à sa politique de fidélisation du peuple : les soldats qui meurent face aux Kurdes y tombent « en martyr » en un élan glorieux de pur patriotisme blablabla blablabla. Si le nombre de victimes est inférieur à Afrin qu’à Douma, la cruauté de l’assaillant turc n’a rien à envier à son pendant syrien : le Conseil de Santé d’Afrin a déclaré que la ville est bombardée avec du gaz chloré, gaz dont les effets, qui ne sont pas immédiats mais s’aggravent de jours en jours, provoquent l’asphyxie. La métaphore de l’agonie de la ville n’en est que plus forte.

 

3.            Et la France ?

Que fait la France dans tout cela ? Après avoir longtemps bégayé, mais tenant désormais à garder un rôle international de premier plan dans le double dossier syrien, la France a pris position sur les deux cas.

Concernant l’attaque turque sur les Kurdes, Emmanuel Macron avait commencé en incitant Erdogan à la retenue et à se concentrer sur Daech. Cela semblait dire qu’Erdogan pouvait tuer les Kurdes à condition que ce soit avec retenue, ce qui semblait somme toute une sacrée perte de salive. Puis, courant février, le Président a tenu des positions plus fermes en condamnant plus durement l’attaque turque. La France se revendiquant, à tort ou à raison, le pays des Droits de l’Homme et de la liberté, de Voltaire et de Hugo, on est en droit d’espérer de notre Président qu’il veille à ce que le plus possible des entreprises du sultan Erdogan échouent. Les Kurdes doivent être nos alliés de facto, ayant été le fer de lance de la lutte contre l’EI.

Concernant la Ghouta, la France s’est fait le héraut de la résolution 2401. Elle s’est félicité d’avoir défendu cette résolution avec ardeur et ténacité et tient à la faire appliquer. Mercredi 28, voulant certainement enfin sortir de sa mollesse vis-à-vis d’el-Assad (quand paiera-t-il pour les attaques à l’arme chimique ?), à travers la porte-parole du ministère des Affaires Étrangères Paris a ouvertement accusé Damas de ne pas respecter ladite trêve. C’était là le quart de la moitié du commencement d’un pas, comme dirait l’autre. Avec l’Allemagne et les Etats-Unis, la France fait autant pression que possible sur la Russie et l’Iran pour faire cesser la folie meurtrière damasienne. Posons-nous la question du point auquel ce genre de déclaration en public sert une visée autre que la pure forme : Paris n’agit pas, à partir de là, Macron sait qu’il brasse de l’air. Je me doute que je ne suis même pas au courant de la moitié du dossier et que par définition j’ignore totalement les plans secrets des gouvernements occidentaux, mais on dirait vraiment que la communauté internationale laisse faire. Mais à mon avis, il est strictement impossible d’arrêter le carnage de la Ghouta : à la toute fin, les deux groupes rebelles y laisseront leurs 20 000 hommes, que ce soit en combat, en prison ou en exécutions sommaires, et les civils n’auront d’autres choix que d’être pris entre deux feux. Il faudrait vraiment des mesures littéralement extraordinaires pour stopper el-Assad ; et se pose la question du point auquel des pays peuvent intervenir dans la tenue d’une guerre civile interne : si les peuples ont le droit de disposer d’eux-mêmes, à quel point le droit international justifie-t-il que l’on s’interpose ? Crime contre l’humanité, je suis entièrement d’accord, mais et après ?

 

4.            Et l’EI ?

Une question qu’on se posera sans doute est : et l’EI dans tout ça ? Evidemment, l’organisation n’aurait jamais observé le cessez-le-feu, ne rêvons pas. Pour l’instant, les djihadistes se font plutôt petits dans la tourmente, ayant sans doute peur d’être pris entre quatre feux et cherchant à se relever de ses pertes subies ces deux dernières années. 4 000 de leurs combattants seraient toujours dans les prisons kurdes aux dire de ces derniers, ils vont forcément chercher à les récupérer d’une manière ou d’une autre une fois les Kurdes suffisamment affaiblis. Entre l’Armée Syrienne Libre, la Turquie et Daech, les Kurdes risquent bien de céder sans intervention occidentale. Je ne souhaite que l’inverse en ce qui me concerne.

Néanmoins, et notamment depuis qu’on a appris qu’el-Baghdadi serait toujours en vie, Moscou a fait part aux autres nations de son inquiétude de voir le sultanat proliférer en Afghanistan. Sur les traces de Ben Laden ?

Pierre Menard
Membre de l'équipe Isegoria 2018