LE DOCTEUR MUKWEGE

Publié le 16 mars 2018 Humanitaire Société

Mercredi 13 décembre : dix-huit hommes sont jugés pour avoir trois ans durant fait régner la terreur sur le village congolais de Kamuvu. Leur mode opératoire ? Enlever des fillettes en pleine nuit à leur domicile, les violer à plusieurs, prélever leur sang et les abandonner en plein champ. L’âge des fillettes ? Entre douze ans et huit mois. Oui, huit mois. Une banalité malheureuse à l’est du Congo.

Dans cet est du Congo où officiellement la guerre civile a pris fin, l’état de guerre reste permanent : des milices se déchirent l’accès aux ressources naturelles, notamment le minerai, dont le pays est riche. Riche métaphoriquement bien sûr : le minerai est pour l’instant plus une malédiction qu’autre chose. Et que ces milices soient étrangères ou des réminiscences de la guerre civile, ce qui semble certain est que le gouvernement ne lève aucun de ses deux petits doigts pour venir en aide à sa population. Voire, qu’il participe activement à la terreur.

Pour s’assurer que la population ne se soulève pas et n’essaie de les bouter hors de chez eux, les milices ont recours à une arme de destruction massive bien précise : le viol de masse, et les conséquences qui en découlent.

A la vérité, il y a bien plus. De un, nombreux – trop nombreux – sont les témoignages de femmes disant avoir été violées, non par des milices, mais par des soldats de l’armée congolaise elle-même. De deux, selon le site slate.fr (23.04.2014), le viol est une caractéristique endémique de la société congolaise : une femme serait violée chaque minute. Mais je laisse ici le civil pour me concentrer sur le militaire et le mercenaire ; je vous encourage vivement à lire l’article poignant que je viens de citer.

J’en viens à Mukwege. Docteur Denis Mukwege pour faire simple, « papa » pour les centaines de milliers de femmes est-congolaises. Denis Mukwege est gynécologue plus précisément chirurgien obstétricien, c’est-à-dire que son métier consiste à réparer l’appareil génital des femmes. Ainsi le connaissez-vous peut-être déjà comme « l’homme qui répare les femmes ». Denis Mukwege collectionne les prix de la paix, des droits de l’homme, des droits des femmes, de l’action engagée ; quand il ne passe pas cinquante heures par jour au bloc opératoire à recoudre des lambeaux de chair, il parcourt le monde et notamment l’Europe à la recherche de soutiens. Attention, cet article n’est pas pour les âmes sensibles, j’y écris de manière aussi crue que l’est la réalité de son combat. Je cite mes sources en fin d’article pour ceux qui souhaitent en savoir plus.

Par où commencer ? Cela fait donc plus de trente ans que Denis Mukwege est médecin, et près de vingt qu’il « répare » systématiquement les appareils génitaux féminins détruits par des gangs de violeurs au Congo. Lui et ses équipes ont soigné 40 000 femmes en près de vingt ans, c’est-à-dire entre six et huit par jour, que ce soit dans l’hôpital moderne de Panzi ou sous tente entre deux arbres. « Soigné » au sens noble : il les soigne physiquement et il les soigne psychiquement : l’établissement qu’il a fondé prend en charge plus de 3 000 femmes chaque année, gratuitement, les aidant à surmonter la honte et la sensation de souillure. D’où ses divers surnoms, tantôt de Moïse, tantôt de Papa, d’envoyé de Dieu, bref, de sauveur, d’étoile polaire qui au milieu du crime et du ravage rend à l’humanité un peu de dignité et lui montre une voie à suivre. Car dans cet est du Congo le viol est une arme de guerre, une arme de guerre au sens où lorsqu’il est commis en public, il est de facto collectif : il détruit et souille la victime, sa famille, et plus encore. Et lorsqu’il est commis en masse, non seulement il accable d’une peur fatidique l’ensemble de la gent féminine, mais en plus il révèle bien aux hommes, aux maris, aux pères, aux frères et aux fils eux-mêmes à quel point ils sont impuissants et incapables de protéger leurs chères.

Denis Mukwege est un homme d’une soixantaine d’années, grand de taille et large d’épaules. La douloureuse expérience dont sa vie est marquée a fait sa voix posée et réconfortante : en un mot il vous rassure et vous enveloppe d’un cocon protecteur inviolable, un voile de soie plus incassable que le diamant. Il est l’humain par excellence. Le temps et le combat qu’il mène, les menaces et les attentats auraient dû faire ployer ses épaules et courber son échine, mais c’est mal le connaître : cette force de la nature et de la volonté a le dos bien droit, prêt à affronter l’enfer, se sachant soutenu des millions d’anges qu’il protège et qui lui donnent leur voix. Ses cheveux grisaillant sont comme les neiges éternelles à la pointe des sommets, et son regard incarne les torrents d’eau pure qui en découlent : ce regard-là est d’une puissance si rare, si magnifique, que cette fois il vous enveloppe d’une carapace de titane aussi légère que l’air et douce comme un tissu. Toujours souriant, d’une humilité digne d’un saint, cet homme incarne la confiance, il est de ces grands hommes dont le monde a besoin comme guides moraux.

Mais laissons un peu la parole au Docteur Mukwege, dans des interviews qu’il a accordées à rfi.fr, à lephareonline.fr ou encore au Monde. Rentrons désormais dans le concret de son métier, là où la réalité nue est aussi la plus rude : le manque de moyens sanitaires et la violence du viol. Je réitère mon avertissement pour les âmes sensibles.

« J’ai vu arriver des hommes portant leur épouse inconsciente sur le dos, victime de graves hémorragies après un accouchement compliqué, et dans un état désespéré. J’ai vu des femmes exténuées après des jours de marche, un fœtus mort pendant entre les jambes, déchirant leurs organes génitaux. J’ai découvert le problème de la fistule occasionné par l’extrême jeunesse des mamans dont le bassin trop étroit coince l’enfant qui décède sans sortir et les mutile. » (lemonde.fr) Mais qu’est-ce qu’une fistule, me demanderez-vous ? Une fistule est une lésion, un trou qui crée une communication entre la vessie et le vagin, entre le rectum et le vagin, entre l’appareil digestif et le vagin. Elle peut être provoquée par une pénétration violente, avec un objet par exemple, ou pendant un accouchement qui se déroule mal. « La première fistule que j’avais opérée date de 1984. C’était une fistule obstétricale, c’est-à-dire, une fistule après un accouchement difficile, et dont la tête fœtale comprime les parties molles de la femme avec une nécrose, créant une communication entre la vessie et le vagin avec un écoulement d’urines, ou le rectum et le vagin en faisant couler les matières fécales par l’appareil génital. »

Nombre de fistules sont provoquées par des viols ; viols, non pas au sens unique de la pénétration sexuelle, mais également de tout genre de pénétration avec des objets tranchants, coupants, contendants, corrosifs et autres. Et cela n’arrive pas qu’aux femmes déjà adultes ou en fin d’adolescence, en âge d’avoir des enfants : même les bébés sont visés. Evidemment, on se doute bien que derrière ces viols réside une pulsion de violence et de destruction des plus implacables, des plus morbides et des plus obscures. « Pendant toutes les autres années précédentes depuis 1984 jusqu’en 1999, c’était la première fois que je voyais des femmes arriver avec des appareils génitaux complètement détruits, avec la communication entre l’appareil digestif et l’appareil urinaire. Et effectivement, lorsque ça arrive aux enfants, vous ne pouvez pas vous poser d’autres questions, la réponse est claire. C’est l’intention de détruire. »

Liberté, humanité, dignité, détruites par le diamant ; vessie, vagin, rectum, détruits par le diamant ; enfance, jeunesse, vie entière, détruites par le diamant. Des mois passés dans la forêt à être violée dix fois par jour. Est-ce que je continue ? Couteaux, ciseaux, rasoir, insérés où vous savez, baïonnettes, insérées où vous savez. Est-ce que je continue ? Produits corrosifs ou du fioul auquel on met le feu, coups de feu tirés au niveau de l’appareil génital, perforant jusqu’à l’estomac. Est-ce que je continue ? Des fistules sur des fillettes de quatre ans, de trois ans, de deux ans. Est-ce que je continue ? Suivent les infections et les grossesses, le SIDA et autres MST, et le centre des malades mentaux pour les moins résistantes psychologiquement. Et je ne parle pas de l’excision.

Que l’on soit bien clairs : nous parlons bien de planification, nous parlons bien d’organisation, nous parlons bien de préméditation, et enfin nous parlons bien de banalisation. « Il reste en suspens l'épineuse question des réparations, écrit Mukwege dans un post Facebook du 13 décembre, suite audit procès de Kamuvu. La littérature scientifique ne nous éclaire pas suffisamment sur les conséquences des viols de masse chez les bébés. Il n’y a pas beaucoup d’études rétrospectives portant sur des bébés laissés en vie dans le contexte de conflits où le viol est utilisé comme arme de guerre. (…) Pour certaines de ces enfants violées en dessous de l’âge de vingt-quatre mois, il faudrait non seulement leur assurer un suivi psychologique et médical pendant au moins les 17 ans à venir, mais aussi une évaluation complète des conséquences de ces viols avec extrême violence, sur leur sexualité, leur fertilité et leur comportement. Cela ne pourra se faire que lorsqu'elles atteindront leur majorité. Le processus de leur guérison ne fait donc que commencer. »

 

Le degré de violence et le nombre de victimes depuis toutes ces années a convaincu le docteur que le problème devait également être traité sur le plan politique, notamment en assurant à la population un Etat de droit fort et souverain qui fasse régner une justice vraie dont la première mesure serait de lever l’impunité qui est de facto accordée aux violeurs : le nombre de procès, le nombre d’inquiétés est si infime qu’il vaut mieux partir du principe qu’il n’y en a pas. D’où un certain engouement suite au procès de Kamuvu.

 « J’ai travaillé pendant quinze ans au bloc opératoire et malheureusement, je me suis trouvé en train d’opérer des femmes qui ont été violées, mais avec une extrême violence, donc leur appareil génital était souvent endommagé. J’ai commencé à soigner d’abord les victimes, leurs enfants elles-mêmes étaient violées, et quand je suis arrivé au niveau de soigner les petits enfants, j’avais compris que c’est un cercle qui n’a pas de fin et que la solution n’était pas au bloc opératoire. Donc il fallait également s’occuper des causes. » (rfi.fr) D’où son engagement citoyen, d’où ses tours d’Europe, d’où sa rencontre avec Macron, d’où ses prix, d’où ses discours au Parlement Européen.

Admirable et héroïque, le combat du Docteur Mukwege est un combat de tous les instants, non seulement au sens où le nombre de femmes à réparer augmente chaque minute, mais aussi au sens où « des gens » cherchent à le faire taire. « En 2012, effectivement j’ai été attaqué. Malheureusement, cette attaque s’est passée le soir du 25 octobre 2012, mes enfants étaient pris en otage et les gens qui sont venus chez moi [à Bukavu] m’attendaient calmement au salon après avoir maîtrisé tout le monde. Et quand je suis arrivé, mon ami Joseph, qui a voulu me protéger quand ces messieurs voulaient tirer sur moi, malheureusement c’est lui qui a pris la balle. Nous sommes tous les deux tombés et ils sont partis. Il a perdu sa vie en essayant de me sauver. Et aujourd’hui, pour ma sécurité, je vis à l’hôpital avec les malades [et ma famille]. » Cet ami salvateur était père de six enfants.

Suite à cette attaque, Denis s’est exilé en Belgique, dans l’intention de s’écarter un peu de cet enfer sur Terre. Trois mois plus tard il retournait au Congo. Pourquoi ? Parce qu’entre-temps des femmes, des centaines de femmes, se sont cotisées pour qu’il revienne en lui payant un billet d’avion. Imaginez un peu ! Des femmes qui ne gagnent pas un dollar par jour, des femmes qui vivent dans la misère avec des enfants à élever, se sont mises ne serait-ce qu’à vendre des fruits et des légumes et leur travail au plus offrant, se privant se repas et cultivant l’espoir en épargnant l’argent. Quelle somme cela représente-t-il ? Combien de fois aurait-on pu la leur voler ? Combien d’entre elles se sont faites violer durant ce temps, et combien de fois ? Comment un homme comme Mukwege aurait-il pu refuser ? Et si vous cherchez sur Internet les images de son retour, vous verrez des centaines, des milliers de personnes, venues de loin pour la plupart, se bousculer pour l’enlacer, riant, dansant, chantant, criant une joie sincère, vêtus de T-shirts : « touche pas à mon docteur – bienvenue à Bukavu », le sourire éclatant et les larmes aux yeux. Et de l’aéroport à l’hôpital les gens se pressaient pour l’accompagner et le voir, se suivant en une longue procession digne des hommages nationaux sur plusieurs kilomètres. Pendant ce temps, les pseudos-féministes français débattent de l’écriture inclusive. Problèmes de riches, je suppose. Ou d’intelligence, à voir.

Quatre ans et demi plus tard, le 14 avril 2017, c’est le Docteur Gildo Byamungu Magaju qui a été assassiné à Uvira. Grand ami de Denis, il l’avait vu la veille même. Je signale par ailleurs que la protection militaire onusienne permanente a été retirée au docteur Mukwege en mai dernier et ne sera effective que pour ses déplacements. Je signale que le docteur vit dans son hôpital de Panzi avec ses patientes et sa famille, et que le pire pourrait (très) facilement survenir.

Qu’ai-je oublié de dire ? Le Congo est au Conseil des Nations Unies des Droits de l’Homme. Les élections présidentielles de décembre 2016, en lesquelles les gens, le peuple asservi fondait un espoir digne des grandes heures de l’humanité, n’ont pas eu lieu.

Ici prend fin cet article. Je ne me suis pas trop attardé sur les actes passés du Docteur Mukwege car j’espère que vous vous en inquiéterez vous-même : j’ai surtout parlé du présent. Je vous encourage à vous intéresser aux hôpitaux qu’il a fait construire il y a quinze, vingt ans, notamment celui fondé en 1999, bâti afin de venir en aide aux femmes enceintes qui n’avaient pas les moyens financiers d’effectuer une césarienne. Evidemment, vous aurez compris qu’à travers lui, c’est à l’ensemble des personnes qui mènent son combat que je rends hommage.

 

Mes sources entre autres :

https://www.youtube.com/watch?v=NNB-L_FI4Z4

https://www.youtube.com/watch?v=9PdA-o_8wMI

http://www.lephareonline.net/dr-denis-mukwege-lorsquon-voit-femmes-enfants-souffrent-perdent-dignite-ca-mal/

http://www.rfi.fr/emission/20170907-dr-denis-mukwege-est-une-urgence-avoir-institutions-legales-rdc

http://www.lemonde.fr/la-matinale/article/2016/11/06/docteur-mukwege-mon-combat-et-ma-franchise-derangent_5026195_4866763.html

Pierre Menard
Membre de l'équipe Isegoria 2018