Le féminisme est-il devenu un extrémisme ?

Publié le 02 novembre 2017 Sociologie Société féminisme

« Que vous évoque le féminisme ? Le mouvement militant pour l’amélioration et l’extension des droits des femmes dans la société et au travail ? Ou ce mot évoque-t-il plutôt Inna Shevchenko et les débordements fréquents des FEMEN, ce féminisme « révolutionnaire » souvent décrié et méprisé par l’opinion publique ? Depuis un certain temps, la médiatisation excessive de ces débordements a démocratisé le féminisme agressif, et l’a confondu avec le concept original. Alors, quel terme devons-nous utiliser pour décrire le féminisme d’aujourd’hui ? Un extrémisme ? Un mouvement radicalisé ? Ou devons-nous voir plus loin que ce que nous proposent les médias, et voir dans le féminisme une lutte contre les inégalités que tout le monde devrait défendre ?

Nous en sommes arrivés à un point où le féminisme dérange. Discréditer les propos féministes est devenu monnaie courante, et peut paradoxalement créer un sexisme plus important. »

Ainsi était présenté le premier café-débat organisé par Isegoria cette année. Le 28 septembre, vous étiez plus d’une vingtaine à nous rejoindre autour d’un verre pour parler du féminisme. L’objectif de ce café-débat n’était pas d’attiser les tensions ni de stigmatiser le féminisme, mais d’ouvrir un débat et les esprits à cette question qui devient centrale dans notre société moderne, et à laquelle nous sommes confrontés quotidiennement, parfois sans s’en rendre compte, ou sans y prêter attention. De plus, le caractère provocateur de notre affiche et racoleur de notre intitulé n’était destiné qu’à mobiliser celles et ceux qui voulaient que leur opinion soit entendue.

Le débat a commencé par une question qui paraît simple, mais qui en réalité est éminemment complexe : COMMENT DÉFINIRIEZ VOUS LE FÉMINISME ?

Sur cette première interrogation, toutes les opinions étaient complémentaires. Au-delà d’avoir été décrit comme le mouvement de lutte pour les droits de la femme, le féminisme signifiaient pour les membres du débat l’égalité au travail, l’égalité sociale, le respect et la reconnaissance au quotidien des droits de la femme. Puis, les réponses se sont lentement dirigées vers ce que nous devions tous effectuer, les efforts que nous devions faire, pour que le féminisme soit considéré par tous de la façon dont il avait été décrit précédemment. Puis nous nous sommes rendus compte qu'en dépit du fait que nous avions tous une définition relativement similaire du féminisme, nous avions différentes idées sur la manière de l'exercer, de l'appliquer. En partant du postulat que « la différence ne devrait jamais être un facteur d’inégalité », les participants se sont appliqués à démontrer qu’il fallait effectuer un travail profond sur les mentalités. L’aspect politique donné au féminisme a également été critiqué, car cette politisation néglige, ou fait aisément oublier que c’est au quotidien que le féminisme doit s’appliquer. Le féminisme social a été fermement mis en avant pendant la première partie du débat, en opposition au féminisme politique ou politisé.

Un peu plus tard, nous nous sommes penchés sur le titre du débat, et plus particulièrement sur un terme : extrémisme. Une analogie intéressante a alors été énoncée. « Lorsque l’on parle d’écologie, on se réfère souvent à des actions coups de poing, et pourtant, il n’a jamais été question de désigner l’écologie comme un extrémisme ». Alors pourquoi le fait-on avec le féminisme ? Certes, des mouvements violents existent, et des groupes féministes peuvent tenir des propos virulents, mais pourquoi alors amalgamer ces mouvements et le féminisme lui-même ?

Pour y répondre, la question des médias a donc été abordée. La vision du féminisme comme un concept économique plutôt que social, associée au fait que les médias n’utilisent pour leur propre profit que les images « chocs » et provocatrices des minorités féministes donnant une mauvaise image du féminisme, provoque cette incompréhension. C’est un triste constat qui a été établi pour expliquer les raisons de cet amalgame. Il semblerait que nous ne pouvons plus compter sur une sorte d’éthique journalistique ou médiatique pour promouvoir le féminisme social au quotidien. Il a même été question d’un « Marketing du féminisme », qui crée un stéréotype de la « féministe » dans les médias. Le mouvement FEMEN a été très peu abordé pendant le débat, mais bien que beaucoup ne comprenaient pas leur action, ou plutôt leur manière de faire entendre leurs voix, d’autres trouvaient que cette action était nécessaire, car les FEMEN ont le courage de taper du poing sur la table pour que l’on parle du statut de la femme, au travail ou dans la société.

Le féminisme intersectionnel : clé de voûte du débat

Cependant, le principal sujet du débat fût l’adaptation du féminisme aux cultures et le féminisme intersectionnel. Nous avons pu voir au fil de la discussion que deux visions différentes se distinguaient à ce sujet.

La première est d’avis que le féminisme doit transcender les cultures. La seconde défend plutôt le fait que le féminisme, bien qu’universel, ne doit pas s’appliquer universellement. Une partie de l’assemblée était favorable au féminisme intersectionnel, l’autre trouvait que cette théorie ne répondait pas, ou pas de la bonne manière, aux besoins des femmes.

En prenant l’exemple de l’Arabie saoudite, les défenseurs de la première théorie ont montré qu’il est nécessaire de mutualiser les combats de toutes les femmes pour mieux les mener, et que quelque soient les discriminations que subissent les femmes concernées, les combattre sous un même prisme aide à les réduire progressivement. Cela crée une forme de solidarité, de lien entre toutes les femmes, quelque soient leurs couleurs de peau, leur orientation sexuelle, leur physiologie ou leur religion.

Au contraire, pour les autres membres de l’assemblée, chaque femme doit se battre à son échelle, plutôt que de se battre pour un féminisme universel qui n’envelopperait pas toutes leurs préoccupations, ou qui ne se focaliserait que sur certains aspects des problèmes auxquels les femmes sont confrontées dans leurs cultures. Quitte à créer une certaine non-mixité culturelle pour combattre les problèmes qui sont propres aux femmes noires, lesbiennes etc… Un féminisme communautaire en opposition avec un féminisme intersectionnel. L’exemple du festival afro-féministe organisé par le collectif Mwasi, exclusivement ouvert aux femmes noires est devenu l’exemple phare des deux partis pour prouver leurs points. Pour certains, le fait que les femmes blanches soient interdites d’entrée était normal, car elles ne pouvaient aucunement comprendre le sexisme que les femmes noires subissaient. Au contraire, pour les autres, ce choix apparaissait comme une erreur, car les luttes des femmes, noires comme blanches, peuvent se réunir pour être combattues ensemble, et se renforcer entre elles.

« Les droits des femmes sont différents selon les cultures, le féminisme est différent selon les cultures, et ce n’est pas en tentant d’imposer un modèle, ou de tout combattre sous un même prisme, qu’on résoudra les problèmes auxquels sont confrontés des femmes asiatiques, africaines, américaines ou européennes, car elles ont toutes des batailles différentes. C’est en proposant des alternatives aux autres cultures, en confrontant toutes les visions du féminisme, que nous arriverons à un idéal féministe ».

Le féminisme intersectionnel a ensuite été traité avec plus de profondeur. Le principe du féminisme intersectionnel part du constat que les discriminations ne s'additionnent pas mais se multiplient. Il désigne la situation de femmes subissant simultanément plusieurs sortes de discriminations (racisme, sexisme, homophobie…). « Je pense que c'est une manière intéressante d'intégrer le problème des discriminations de genre dans un espace critique plus vaste qui montrent que les discriminations se renforcent entre elles. Cela permet d'identifier plus précisément des situations de discriminations qui sont difficiles à cerner car au carrefour de deux "types" de discriminations. Par exemple, je pense à tous les travaux de l’afro-féminisme. », nous déclare l’une des participantes.

L’exemple de la confrontation des problèmes d’une femme noire et d’une femme blanche a de nouveau été utilisé pour illustrer cet argument. Les luttes des femmes noires divergent des luttes des femmes blanches, et ce même si le socle de leur bataille est le même. D’un même point de départ - le féminisme et la défense du droit de la femme - nait naturellement plusieurs chemins, qui peuvent différer en fonction de la couleur de peau, de l’orientation sexuelle, des privilèges… Et, selon certains, pour cette raison, nous ne pouvons en aucun cas généraliser la lutte de toutes ces femmes, confrontées à des problèmes différents, à des souffrances différentes, à des harcèlements différents, sous une seule lutte commune, qui oublierait ou mettrait de côté les différences, et n’empêcherait pas les femmes d’en souffrir pour autant. Nous retrouvons ici les mêmes arguments que précédemment, puisque l’autre partie des orateurs pensait que les luttes se renforçaient.

Cette opposition entre féminisme intersectionnel et féminisme « communautaire » a vraiment été le climax du débat pendant plus d’une heure.

L'image qui illustre cet article schématise la thèse du féminisme intersectionnel. Vous pouvez voir que chaque axe, qui représente une lutte, se croisent en un même point. Et c’est à partir de ce point que commence à agir l’intersectionnalité.

L’intersectionnalité n’isole pas les luttes des femmes n’ayant pas la même couleur de peau, ou la même orientation sexuelle. En aucun cas cette thèse laisse de côté les problèmes auxquels seules les femmes de couleur sont confrontées. Au contraire, elle montre que les luttes se rejoignent et peuvent se renforcer entre elles. L’une au service d’une autre, elle-même au service d’une autre…

Pour mieux comprendre le féminisme intersectionnel, je vous propose cette série de deux vidéos le concernant, qui évoque également les dérives liées à la perception du féminisme :

https://www.youtube.com/watch?v=bYLTJuMIHL0

https://www.youtube.com/watch?v=FgK3NFvGp58

D’un point de vue personnel, il était plus qu’agréable de voir autant d’implication sur un sujet aussi important et pointilleux. Bien que nous n’ayons été qu’une vingtaine, nous avons pu débattre et ouvrir nos esprits à la notion de féminisme. Et pourtant, nous sommes loin d’avoir abordé tous les sujets qui s’y rapportent. La stigmatisation du féminisme et la banalisation du sexisme auxquelles nous pouvons assister, en école comme dans la rue, doivent être combattues. Et ce pas seulement par les mouvements féministes, ni seulement par les femmes. Ce point peut paraître illusoire, mais comme il a été mentionné dans le débat, les hommes doivent également effectuer un gros travail sur eux-mêmes. Accepter le féminisme, comprendre le ou les féminismes, et agir pour que les agressions, les harcèlements ou les violences envers les femmes cessent. Cette action viendra du quotidien, « d’en bas », car, comme l’un des membres de l’assemblée l’a énoncé :« Les réactions politiques viendront toujours trop tard par rapport à la réalité sociale d'un pays ».

Finalement, aucune réponse n'a été apportée au titre de ce débat, puisque nous devons tous être conscients que le féminisme n'est pas un extémisme, mais un moyen, une lutte pour les droits de la femme, qui doit être traité comme tel, sans le stigmatiser ni le condamner avant d'avoir cherché à le comprendre.

Merci à ceux qui ont fait le déplacement à la brasserie les Facultés pour participer à ce café-débat, nous vous attendons aussi nombreux au prochain !

Si vous voulez débattre d’autres sujets, le pôle AU’NU d’Isegoria vous invite à venir à notre prochain café-débat en partenariat avec les Hallucinés, qui traitera de la violence au cinéma !

Alexandre Weber
Membre de l'équipe Isegoria 2017