Micro-finance : nouveau modèle social ou simple business ?

Publié le 16 octobre 2017 Géopolitique Entrepreneuriat Économie

Pour la plupart des gens, la microfinance se résume à un système qui donne l’opportunité à des « micro-entrepreneurs » issus de pays moins développés, ou en grande difficulté, de monter et de gérer leur projet d’entreprise. Pourtant, le fonctionnement de la microfinance est infiniment plus complexe que cela.

Dans les pays les moins développés, où une grande partie de la population vit sous le seuil de pauvreté, ce n’est pas l’esprit d’initiative qui manque, au contraire. Ce qui fait quasiment systématiquement défaut, ce sont les fonds nécessaires au lancement d’une petite entreprise. C’est pour répondre aux besoins de ces populations que la microfinance telle qu’on la connaît aujourd’hui a vu le jour dans les années 1970. Elle serait donc un outil important de lutte contre la pauvreté qui ouvre la voie vers l’autonomie de nouveaux entrepreneurs. Cependant, la microfinance est soumise à de nombreuses critiques qui ne la différencient guère des systèmes financiers classiques. Alors, nous pouvons à juste titre nous demander si la microfinance va plus loin que cette critique, sert-elle quelque chose de plus grand, de plus noble ?

Tout d’abord, à qui s’adresse la microfinance ? Principalement implantée en Afrique sub-saharienne (Togo, Gabon), en Amérique latine (Pérou, Bolivie, Nicaragua…) et en Asie Centrale (Bangladesh, Inde), elle s’adresse à tous ceux qui souhaitent nourrir leurs familles, améliorer la qualité de vie de leurs foyers, ou plus communément sortir du cercle vicieux de la pauvreté, en lançant leur AGR (activité génératrice de revenu). Couturières ou gérants d’épiceries, ces populations sont jugées trop risquées par les banques classiques car elles ne fournissent pas de garanties réelles et travaillent le plus souvent pour l’économie informelle. En microfinance, la volonté de payer le client est plus importante que les garanties matérielles qu’il pourrait fournir, ce qui la différencie sensiblement des banques classiques.

Mais comment les institutions de microfinance choisissent-elles leurs futurs clients ? Des études poussées sont menées sur le terrain pour évaluer les scores de pauvreté et le potentiel entrepreneurial, pour ensuite définir le montant de l’aide et accorder le premier crédit. On demande également à l’entrepreneur des justificatifs de paiement (loyer s’il est locataire, factures d’eau ou d’électricité…) pour que les institutions aient quelques garanties. Ces études sont effectuées par des agents de terrain engagés par les institutions de microfinance.

Le montant moyen d’un prêt en Europe est de 2500 dollars. L’année dernière, 81,5 milliards de dollars de prêt ont été accordés dans le monde par près de 1045 institutions. Et une chose est à souligner dans la monde de la microfinance : 85% des crédits sont attribués à des femmes (95% au Togo par exemple).

Mais comme nous l’avons souligné en introduction, la microfinance n’est pas exempte de critiques, et est loin d’être parfaite. En effet, le taux d’intérêt de remboursement moyen sur les micro-crédits s’élève à 27% et peut atteindre plus de 35% un chiffre qui, lorsqu’on le compare avec les taux d’intérêt que nous avons l’habitude de voir dans un système bancaire classique, est exorbitant. Ce chiffre, associé à d’autres critiques, souligne bien l’ambivalence de la microfinance, et justifie le thème de la JMF d’AxéSud : la microfinance est-elle, comme sa définition le souligne, un tremplin, un levier pour sortir de la pauvreté ? Est-elle un modèle social, ou un simple business ?

Pourquoi est-ce un nouveau modèle social ?

On peut considérer que la microfinance est une aide pragmatique aux populations dans le besoin, là où le contexte politique ou social est défavorable à l’entreprenariat. Elle se dresse en substitut de l’Etat en termes de lutte contre la pauvreté et encouragement à l’auto-entreprenariat. Car ce que l’on ignore lorsque l’on parle de microfinance, c’est que l’accompagnement et l’aide vont au-delà du crédit financier. Les institutions donnent également accès à leurs clients à des formations réalisées par des agents de terrain qui vont au contact des populations. Ces formations sont diverses et variées, et peuvent traiter aussi bien de gestion des fonds que de gestion d’un commerce. Certes, un des objectifs de ces formations est de maximiser les chances de se faire rembourser par les clients, mais donner un accès professionnel à des entrepreneurs souvent sans aucune formation adaptée, c’est leur donner un levier de développement immense. Le manque d’éducation financière des bénéficiaires est donc également une préoccupation des institutions, qui se rapprochent de leurs clients de cette façon. Avoir ce genre de lien avec chaque micro-entrepreneur est toujours une source de confiance pour les deux partis.

De plus, d’autres types de formations sont proposées par les institutions. Certaines sur la vaccination, pour les éleveurs par exemple, d’autres sur la santé (lutte contre le paludisme), et son réalisées en partenariat avec des médecins et des hôpitaux.

Si on reprend le fait que 85% des microcrédits sont accordés à des femmes, cela casse le cliché de la dépendance financière des femmes dans les PMA. A l’échelle globale, cela ouvre des portes prometteuses à l’autonomisation des femmes au niveau financier et professionnel. D’autant plus que dans beaucoup de ces pays, en Amérique latine notamment, la culture très misogyne apparaît souvent comme un frein au développement professionnel des femmes.

Le dernier point est une justification. Nous avons énuméré ce en quoi nous pourrions décrire la microfinance comme un réel modèle social. Elle apparaît comme un levier crédible et accessible pour échapper de la pauvreté, et les institutions accompagnent les nouveaux entrepreneurs jusqu’à ce que leur situation soit assez favorable pour qu’ils puissent rentrer dans un système plus classique. Tout cela en leur offrant, en plus de l’argent dont ils ont besoin, des formations et des services uniques qui professionnalisent les entrepreneurs. En sachant que les préoccupations des clients sont souvent d’améliorer la situation de vie de leurs familles, il paraît difficile de douter de l’humanité et de la générosité de la microfinance.

Cela dit, toutes ces aides ont un coût, et c’est pour cela que le taux d’intérêt se doit d’être élevé. Les coûts fixes des transports sont importants et les formations sont également coûteuses (salaires, déplacements, paiement des médecins…) De plus, ce taux ne pénalise en rien les clients, puisque le taux de remboursement effectif est en moyenne, autour du monde, de plus de 95%.

Encore une fois, la microfinance n’est pas un remède miracle. Elle est imparfaite, mais elle parvient à concilier autonomie, impact social, rentabilité et efficacité pour donner la chance à des personnes démunies de sortir de la pauvreté.

Pourquoi décrire la finance comme un pur business ?

27% de taux d’intérêt moyen. Présence de spéculation. Des pénalités de retard de remboursement croissantes en fonction de la durée. Une rigidité sévère dans le rapport aux remboursements. La remise en question des renouvellements de crédits pour les entrepreneurs qui n’ont pas gagné la confiance des institutions... Toutes les critiques fusent autour de la microfinance. Mais la plus importante, et certainement la plus inquiétante, est celle-ci : le surendettement des bénéficiaires.

Qu’est-ce que le surendettement des bénéficiaires ? Face à la pression sociale, le bénéficiaire va rentrer dans un cercle vicieux en tentant de rembourser les crédits d’une institution avec celui d’une autre. Chaque prêt en rembourse un autre sans fin, ce qui place le micro-entrepreneur dans un état constant de dette. La démocratisation de ce genre de technique pourrait être extrêmement dangereuse pour que la microfinance devienne un système pérenne.

Alors, quelle est votre vision de la microfinance ? Pensez-vous que l’accompagnement et les aides accordées par les institutions sont des facteurs suffisants pour la décrire comme un nouveau modèle social ? Ou, au contraire, pensez-vous que ses similitudes avec les systèmes financiers classiques font d’elle un business dénué de morale ?

Pour vous aiguiller dans votre réflexion, participez à la journée de la microfinance, organisée par AxéSud, mardi 17 octobre 2017 à 17h30 en amphithéâtre Edit de Nantes, en présence de Christian Kadangah, directeur de l’IADES, un institut de microfinance situé à Lomé, au Togo, et partenaire d’AxéSud depuis mars 2015, et Sébastien Duquet, ancien professeur à Science Po et à l’EDHEC.

 

Alexandre Weber
Membre de l'équipe Isegoria 2017