L’E-sport : une révolution en marche, témoignage de Lucas "Cabochard" Simon-Meslet

Publié le 11 août 2017 Sport Société Nouvelles Technologies

Nous avons tous joué aux jeux vidéo. Candy Crush sur nos smartphones, FIFA sur nos consoles, ou une partie de Spider Solitaire sur nos ordinateurs. Mais derrière nos écrans, nous sommes parfois loin d’imaginer que derrière les leurs, des joueurs en font leur métier. Je ne parle pas ici des jeux que je viens de citer, mais de Dota2, Counter Strike : Global Offensive (CS : GO), League of Legends ou encore Overwatch. Ces jeux en ligne réunissent des centaines de millions de joueurs à travers le monde, et ont transformé l’E-sport en un marché économique qui connaît une forte croissance au fil des années.

Il y a peu de temps, des clubs sportifs professionnels se sont lancés sur ce marché juteux dont la communauté est grandissante et passionnée. Shalke 04, Galatasaray, le Paris-Saint Germain, toutes ces enseignes ont développé une division « Esport », et pas seulement sur FIFA. Certaines formations ont recruté des joueurs de League of Legends. Prenons l’exemple du Paris Saint Germain. En recrutant Bora « YellowStar » Kim, première Méga star française d’E-sport, à la tête de sa division e-sportive, le PSG a marqué de sa présence la scène européenne. Actuellement, l’équipe évolue en Challenger Series, l’équivalent de la Ligue 2 pour League of Legends, mais possède également sous contrat d’excellents joueurs de FIFA, dont les compétitions sont souvent diffusées à la télévision. Lorsqu’on s’y intéresse d’un peu plus prêt, tout semble indiquer que l’E-sport est en train de devenir un phénomène générationnel, s’il ne l’est pas déjà.


Car l’E-sport est entré dans une autre dimension depuis quelques années. Des stades immenses remplis, du Staples Center au Sangan Stadium en Corée du Sud (environ 70 000 places, presque le double de La Beaujoire, 20 000 places de plus que le Parc des Princes). Les joueurs professionnels sont devenus des méga stars qui attisent les foules, et cassent l’image du gamer de base que beaucoup de gens ont encore aujourd’hui. 2 milliard de gamers autour du monde, un marché économique valorisé à plus d’1 milliard de dollars avant 2020 : il est indéniable que l’industrie du jeu vidéo a atteint des sommets que l’opinion publique ne soupçonne pas aujourd’hui.

Mais n’est pas pro-gamer qui veut. Un joueur peut passer des heures par jour devant son écran, ce n’est pas ça qui lui fera atteindre la sphère professionnelle. Le très haut niveau est un milieu extrêmement fermé, exactement comme dans d’autres sports.

L’envers du décor – Interview d’un gamer semi-professionnel

J’ai rencontré Enzo « Fearoth » Mestari, 21 ans, joueur semi-professionnel de Counter Strike : Global Offensive, l’un des jeux en ligne les plus joués dans le monde, et qui possède l’une des sphères professionnelles les plus évoluées. A peine arrivé, son matériel attire mon œil. Son clavier, sa souris, son casque, tout jusqu’au moindre détail est optimisé pour le gaming. Tout est rétro-éclairé, sponsorisé. C’est du sérieux. Très passionné, il a répondu à mes questions.

Peux-tu décrire ton parcours e-sportif en quelques mots. Quels ont été tes premiers contacts avec la sphère semi-pro, comment as-tu évolué dans ce milieu ?

« Cela fait maintenant 3 ans que je m'investis activement sur CS : GO, c'est à dire que je joue 4 à 6 heures par jour dans le but de progresser et de développer l'ensemble des éléments qui feront de moi un bon joueur, tant bien sur le plan personnel que pour le bien de mon équipe.

Mes premiers contacts se sont noués quand j'ai joué ma première LAN (Local Area Network, compétitions rassemblant des joueurs au même endroit) à Evry en 2015, quand j'ai observé les joueurs de LDLC White et LDLC Blue (ces équipes ne sont plus les mêmes maintenant) et rencontré quelques joueurs français d’un niveau supérieur au mien. A la suite de cette première LAN, j'ai joué pendant 1 an avec ces joueurs que j'ai rencontrés (Revolt E-sport), et nous avons joué les principales LANs françaises en 2015 jusqu'à début 2016, où nos chemins se sont séparés suite à une proposition que j'ai reçue pour jouer avec des joueurs européens, dont 3 suédois (Noobs Gone Wild).

Aujourd'hui, je suis à la frontière entre le niveau semi-pro et pro, et je continue à m'investir sans relâche pour aller le plus loin possible.

Est-ce difficile de percer dans l’E-sport, et en France ?

Il est très difficile de percer dans l'Esport. Non seulement il faut un réel talent, mais en plus il faut faire preuve d'une maturité et d'une régularité sans faille. Dans ma discipline, le niveau est au plus haut en Europe et plus particulièrement dans les pays scandinaves et en France. Quand on fait partie de ces pays-là en tant que joueur, il est plus facile de progresser car on peut se confronter à un niveau moyen plus haut, mais il est plus difficile de sortir du lot, pour la même raison.

En France, il y a 4 équipes qui s'illustrent à haut niveau quotidiennement (G2, Envyus, LDLC, Wysix), 4 équipes, c'est seulement 20 joueurs. A un niveau relativement moins haut, il y a une dizaine d'équipes sur la scène française, soit une cinquantaine de joueurs. Il est donc très difficile de percer.

Considères-tu ta discipline comme un sport à part entière, en plus d’être un divertissement ?

Au départ, je ne me posais pas vraiment cette question, mais il suffit de jeter un œil à mon quotidien pour en avoir la réponse. Mon équipe s'entraîne en moyenne 4 heures par jour et chaque joueur qui la compose s'entraine 2 heures par jour individuellement. Comme dans toute discipline CS : GO possède sa propre mécanique de jeu et pour gagner, il faut allier travail d'équipe et capacités individuelles. J'ai déjà pratiqué du basket, du foot ou du volley en dehors des études, et j'y retrouve exactement les mêmes valeurs : le respect de l'autre, l'esprit d'équipe, le fait de vivre et de progresser au quotidien avec un groupe qui compte sur toi. Cette discipline est clairement un sport.

Que penses-tu de l’évolution de ton sport ces dernières années ? On a vu que les Prize Pool ont drastiquement augmenté ces derniers temps, pour les Majors de CS : GO notamment, et que des clubs sportifs comme le PSG ou Shalke 04 ont fondé leurs propres équipes. Valve a même récompensé à hauteur de plus de 10 millions d’euros une équipe de Dota 2 après une campagne de crowdfunding qui a rapporté 23 millions d’euros (Pendant l’International 6, en 2016). Qu’en penses-tu ?

Lors des derniers Majors (compétitions internationales rassemblant seulement les meilleures équipes du monde, comparables au Masters de tennis masculin), CS : GO a vu une scène brésilienne et chinoise émerger. Aujourd'hui, la meilleure équipe du monde est brésilienne (SK Gaming). Des matchs passent à la télévision aux Etats-Unis, des millions de spectateurs suivent les événements les plus importants et ce nombre ne cesse de grandir, et les cash prizes se multiplient chaque année.

L'objectif de Valve est de trouver un juste milieu entre rendre le jeu divertissant et amusant en écoutant l'avis des joueurs « casual » et le rendre compétitif en écoutant les joueurs professionnels, et ils s'en sortent bien. De plus, ils permettent une grande liberté en ce qui concerne l'organisation de tournois et de LANs, ce qui permet à de nombreux investisseurs de nourrir continuellement la scène compétitive et de lui permettre de s'étendre, contrairement à Riot Games, qui n'autorise que certaines compétitions pour League of Legends (IEM, LCS, Rift Rivals, Worlds...)

Plus largement, l’Esport est en pleine explosion. Des infrastructures dédiées à l'encadrement et l'entrainement des équipes sont en construction à Lille, Poitiers et Bordeaux. Sans compter le nombre d'investisseurs qui s'intéressent à la discipline qui devient de plus en plus lucrative. CS : GO et l’Esport évoluent dans le bon sens.

Que dirais-tu à ceux qui critiquent cette activité ?

Tout dépend de la critique qu'ils adressent à l'activité. Globalement, il faut qu'ils acceptent de faire face aux réalités. L'industrie du jeu vidéo est la première industrie culturelle du monde. Les spectacles uniques des jeux compétitifs remplissent des stades et il n'est pas possible d'atteindre le niveau qu'ont les plus grands joueurs sans avoir cet esprit et ces valeurs sportives indispensables. »

Ayant une petite expérience de jeu sur Counter Strike, nous décidons de lancer quelques parties ensemble. Et, sans surprise, « Fearoth » a systématiquement « carry » (gagné à lui tout seul) l’équipe dans laquelle il était, souvent à mes propres frais. En l’observant jouer, il est clair que ses réflexes, sa compréhension et sa connaissance du jeu, sa capacité à s’adapter aux cartes, aux situations et aux adversaires, excèdent drastiquement ce dont je suis capable à mon meilleur niveau. Alors imaginez les joueurs des meilleures équipes du monde. Connaître toutes les cartes par cœur, les endroits où être à tant de secondes de jeu, anticiper les déplacements et contrer les stratégies, c’est une habitude pour lui et son équipe.

Pro-gamer, une vraie profession, témoignage de Lucas « Cabochard » Simon-Meslet

Lucas "Cabochard" Simon-Meslet en action pour la Team Vitality

Être un pro-gamer, c’est avant tout beaucoup de sacrifices. Le journal L’Equipe, en 2016, a dédié à l’E-sport un dossier, « l’Equipe Explore », appelé Génération E-sport. Dans celui-ci, nous apprenons le parcours de Bora Kim, alias « YellowStar », dont j’ai parlé un peu plus tôt, et des autres membres de l’équipe Fnatic, probablement l’équipe européenne la plus populaire depuis des années. *

Entre dix et douze heures de jeu par jour, des réunions d’équipe, des matchs d’entraînement (« scrims »). Les joueurs, comme le souligne Bora Kim, ne voient quasiment pas la lumière du jour de la semaine. De plus, quasiment toutes les gaming houses des équipes européennes sont à Berlin. Loin de sa famille restée en France, loin de ses amis et de sa vie d’avant, Bora a dû s’adapter à sa nouvelle vie. Il a même connu un épisode américain dans sa carrière, en rejoignant l’équipe TSM, une des meilleures équipes de sa région.

Les joueurs peuvent également se blesser. La tendinite au poignet ou au coude sont des blessures très répandues dans le milieu de l’Esport, et peuvent menacer la carrière de certains. Des dépressions touchent également d’autres, qui sont dépassés par leur mode de vie : être enfermé quasiment toute la journée à jouer à une cadence infernale peut parfois être trop pour des habitués, même professionnels.

Contraignant, oui, mais aussi très confortable financièrement. Un salaire de gamer peut varier entre 2000 et 20 000 euros par mois. Au salaire procuré par l’équipe et l’éditeur (4500 euros environ pour YellowStar) s’ajoutent les heures de streaming, le sponsoring, et les revenus YouTube. De plus, gagner des compétitions (ESL, Majors, LCS, Championnats du monde) rapporte de plus en plus d’argent. Plus d’un million de dollars pour le champion du monde de League of Legends en 2016. A partager, bien sûr, mais ces Prize Pools considérables sont d’autant plus importants que le nombre de compétitions qui en offrent. Dota 2 et Counter Strike ne sont pas en reste. Dota 2 a récemment atteint des records dans le genre, en offrant un Prize pool de plus de 11 millions de dollars à l’équipe qui remportera l’International 7, l’équivalent d’un championnat du monde du 07 au 12 août 2017. Nous sommes encore bien loin des 222 millions d’euros de Neymar Jr, mais qui aurait pu penser que l’E-sport attirerait autant d’argent en si peu de temps ?


J’ai eu la chance de pourvoir interviewer Lucas « Cabochard » Simon-Meslet, joueur professionnel évoluant dans la Team Vitality, l’une des 8 meilleures équipes d’Europe sur League of Legends. Cabochard a commencé sa carrière professionnelle en 2012, avant de devenir cinq ans plus tard l’un des meilleurs joueurs français du circuit, et l’un des 3 meilleurs joueurs européens à son poste. Voici son témoignage sur le fait d’être passé professionnel et sur l’évolution de son sport :

« Personnellement je ne suis pas trop passé par la scène française, qui était un peu moins développée à l'époque. Je m'étais dit que ça serait mieux de miser mes billes sur la scène européenne. Donc après quelques équipes francophones, une PGW (Paris Games Week, qui propose un tournoi), j'ai beaucoup joué en solo pour monter dans le top 10 des meilleurs joueurs européens et pour y rester de manière consistante, jusqu'à ce que Gambit me remarque et que je puisse remplacer un de leurs joueurs à Londres. (Gambit Gaming est l’une des équipes historiques les plus populaires de la scène européenne)

Et c'est là que tout a commencé. D'un côté ce fût un réel plaisir de pouvoir jouer à côté de légendes que je regardais jouer des années auparavant, ils ont vraiment facilité les choses et ça s’est super bien passé, que ce soit la première fois que j’ai joué avec des remplaçants ou la fois suivante, ou j'ai rejoint la line-up (équipe) titulaire pour de bon.

Aujourd’hui c'est très différent, en comparaison avec 2013. Il y a un système de poules dans le championnat, des coachs depuis plusieurs saisons. Tu as senti qu'il y a eu un échelon supplémentaire franchi au haut niveau ?

Oui complètement, on ressent la professionnalisation de l'E-sport plus clairement en tant que joueur. Lorsqu’il y a quelques années tu pouvais venir jouer en short, maintenant si tu n’as pas l'uniforme de l'équipe tu es pénalisé. C'est une bonne chose au final, on voit que le milieu devient très pro, de nouveaux métiers se créent.

Avec les revenus Twitch, le sponsoring et le salaire de la structure, être gamer reste confortable financièrement ?

Oui à ce niveau-là ça se passe bien. Autant il y a 4/5 années c'était difficile je pense, mais maintenant le milieu a grossi à tel point que l’on peut vivre sa vie en étant commentateur, joueur, streamer, Youtubeur et j’en passe… Beaucoup d'opportunités sont à notre disposition et c'est très plaisant.

Force et honneur. »

Être pro-gamer, ce n’est donc pas se reposer sur son siège en jouant sans réelle conviction, paquet de chips et soda à la main. Un pro-gamer n’est pas un « Nerd » qui a tellement joué qu’il en est devenu professionnel. Ayant déjà rencontré beaucoup de gens qui dénigrent le statut de gamer, professionnel ou pas, je préfère clarifier ce dernier point. Beaucoup de clichés tournent encore autour de l’Esport, et beaucoup d’indignation née de la nouvelle expansion de ce milieu. En réalité, la véritable raison de cette indignation réside dans le fait que beaucoup de gens ne considèrent pas cette activité comme un sport. Alors, on s’indigne des revenus, du montant des récompenses des compétitions, pour des jeunes qui restent « assis dans des fauteuils à cliquer avec leurs souris ». Mais aussitôt qu’un transfert de football dépasse les 220 millions d’euros, et qu’un salaire atteint plus de 30 millions par an, tout est parfaitement normal.

*Depuis 2016, les membres de l’équipe ont changé, YellowStar s’est reconverti en coach puis est parti au PSG, et 3 autres joueurs ont quitté la structure.

Twitch.tv, plateforme privilégiée des gamers

Si la situation des gamers est aussi confortable financièrement, c’est notamment grâce à Twitch.tv, le service de streaming live le plus populaire parmi la communauté gaming. En plus des réseaux sociaux, Twitch permet aux joueurs pros et à des passionnés d’accéder directement à leur communauté.

L’histoire de la création de Twitch ressemble fortement à d’autres « success stories » à l’américaine. En 2007, deux jeunes entrepreneurs d’à peine plus de 20 ans lancent Justin.tv, un service de streaming qui s’est très vite développé grâce à sa catégorie « gaming ». C’est en 2011 qu’ils lancent Twitch, qui va devenir la plateforme majeure de gaming que nous connaissons aujourd’hui.

Twitch est aujourd’hui de très loin la plateforme privilégiée d’une écrasante majorité de gamers, de fans et de compagnies pour diffuser leurs évènements et leurs compétitions. Alors que YouTube ou Dailymotion commencent à peine à développer leurs politiques de streaming live, le monopole de Twitch est encore très loin d’être concurrencé. Twitch est rapidement devenu l’une des quatre plus grandes sources de trafic Internet, derrière Google, Netflix et Apple.

L’expansion de Twitch a été telle, qu’elle a attiré les investisseurs. En 2014, Google avait quasiment conclu un marché d’acquisition de Twitch pour environ 1 milliard de dollars. Pourtant, c’est bien Amazon qui rachète la structure pour environ 970 millions de dollars. Cette acquisition ne marquait ni le début ni la fin de l’intérêt des grandes compagnies pour l’industrie du jeu vidéo. Amazon avait déjà racheté les développeurs Reflexive Entertainement et Double Helix Games. Plus tard en 2014, ils ont racheté des structures de pur gaming : Good Game Agency, qui regroupe les équipes Evil Geniuses et Alliance (très présentes sur Dota2 et anciennement sur League Of Legends).

La plateforme est utile pour les professionnels mais aussi permet à certains d’atteindre la célébrité et de gagner sa vie grâce au streaming (Tyler1, NightBlue, GrossGore…)


L’Esport doit donc être pris au sérieux. La communauté de joueurs et de fans est déjà immense et grandit de jour en jour, et la discipline attire les foules. L’Esport fait partie d’un certain renouveau du divertissement sportif. Les clichés caractéristiques attribués aux gamers s’estompent progressivement, tant la sphère professionnelle progresse et envahit nos petits écrans, de nos téléphones à nos télévisions. Amis réactionnaires, préparez-vous, la « génération Esport » est parmi nous.

Si ce sujet vous intéresse, certaines vidéos/reportages sont disponibles sur YouTube qui retracent le parcours de certains joueurs professionnels :
Lemon Nation, support de Cloud9 E-sport : https://www.youtube.com/watch?v=W_xJy5gkCVQ
Hans Sama, ADC de Misfits. Français, il a percé sur la scène professionnelle à 17 ans, et a été projeté dans ce milieu ultra-compétitif très tôt : https://www.youtube.com/watch?v=Ya2sfy7qvzk

« Force et Honneur »

Alexandre Weber
Membre de l'équipe Isegoria 2017