Comprendre l’art contemporain : Première partie

Publié le 09 août 2017 Philosophie Développement Personnel Art

2010. Musée Georges Pompidou, Beaubourg, Paris. J’ai alors environ 13 ans et je découvre mon premier musée d’art contemporain. L’architecture me surprend instantanément, avec ses escalators parcourant en diagonale la façade du bâtiment. La visite débute. Je parcoure les galeries remplies d’œuvres que je comprends de moins en moins, au fur et à mesure que je déambule, médusé, dans les couloirs et étages de ce musée. Des sculptures en épingles à nourrice, des globes terrestres envahis par du scotch de déménagement marron, des peintures où je ne sais pas quoi regarder. Je m’ennuie. Je n’attends que le moment où mes parents me diront que la visite est terminée.

Et pourtant.

Sept années plus tard, mon contact à l’art contemporain a été complètement modifié, notamment par la philosophie, au lycée comme en classe préparatoire. En grandissant, notre esprit critique de développe, tout comme notre conscience artistique et culturelle. Chacun développe des sensibilités particulières, l’un pour la sculpture, l’autre pour la musique.

J’ai pu comprendre le message des excroissances de scotch dont je parlais à l’instant, celui de Thomas Hirschhorn et de son œuvre « Outgrowth », qui crée ces excroissances pour dénoncer tous les scandales et les injustices de l’actualité dans le monde.

Le carré noir sur fond blanc puis le carré blanc sur fond blanc, qui étaient pour moi absurdes, se libèrent des codes de l’art pictural, sans représentation, se voulant sans sens aucun. Sans aucun sens, mais qui en a quand même un. Ce qui est intéressant dans l’art contemporain comme celui-ci, c’est que l’on peut donner son propre sens aux œuvres que l’on observe. Le manque de représentation est donc, dans un sens, profitable, puisqu’il nous permet de développer notre esprit critique et notre imagination.

Mais pour cela, il faut faire l’effort de faire le premier pas vers ces œuvres, et vers la démarche artistique de leurs créateurs. Et c’est un exercice difficile que de fixer une œuvre en essayant de la comprendre, lorsque l’on pense qu’elle n’a aucune signification de prime abord. C’est la force et la plus grande faiblesse de l’art contemporain : l’intrigue, et l’incompréhension qu’il provoque.

Aujourd’hui, l’art contemporain est souvent perçu comme inutile. Un art absurde, sans réel intérêt, qui nous présente des choses basiques et prétend « faire de l’art ». Pourtant, la fin de l’art contemporain est conceptuelle. Le manque de représentation est compensé par la recherche de sensation.

Chaque œuvre se veut accompagnée d’un message, comme un aimant nous aidant à trouver l’aiguille dans la botte de foin.

Mais même avec ce postulat de départ, il est toujours difficile de trouver l’aiguille. Notre approche de l’art contemporain se doit d’être différente que celle des Beaux-Arts pour cette raison.

On ne cherche ni « beau » ni « nature », on cherche un sens. Et la recherche est un chemin rempli d’embûches que beaucoup de gens évitent en ne s’y engageant même pas.

Dans l’art contemporain, la représentation n’est qu’une infime partie de ce que l’artiste souhaite proposer au spectateur, et c’est précisément ce qui dérange : le fait que cela soit si basique que cela en est novateur, que cela soit si absurde que cela en est génial. On ne nous donne pas tout sur un plateau d’argent, et c’est ce qui perturbe ceux qui ne cherchent pas à comprendre.

Souvent, l’art contemporain traite un monde sur lequel nous n’avons aucun recul, qu’il soit historique ou personnel. Remarquez que nous savons tout des grandes œuvres d’Art des siècles précédents. Nous apprécions les De Vinci, les Monnet et les Géricault en partie parce que nous avons été bercés par leur histoire. Mais imaginez-vous que ces œuvres ont eu le même succès immédiat à leur époque ? Que la sensibilité des spectateurs de l’époque fût aussi développée que la nôtre, alors que nous avons plusieurs siècles de recul sur elles ? C’est en partie parce que nous sommes confrontés à des œuvres de notre temps, qui critiquent notre temps, que nous manquons cruellement d’un regard critique juste.

En bref, il n’est pas pertinent d’adresser des critiques acerbes ou dithyrambiques à l’art contemporain. Une fois que nous aurons accepté ce que l’art contemporain propose, et surtout son objectif, l’approche que nous lui réserverons n’en sera que plus juste. Pour l’instant, beaucoup préfèrent désigner cette forme d’art comme réservée au snobisme français de base, ou accusent l’Etat de gaspiller l’argent du contribuable en favorisant son développement.

Si on accepte que l’art contemporain mérite un certain niveau d’attention, on peut y trouver des choses à exploiter, intéressantes, belles, et profondes, au même titre qu’une peinture ou qu’une sculpture. Pourquoi n’aurions-nous pas le droit de nous extasier devant des rouleaux de scotch plus que devant une belle statue ?

En ce qui concerne l’art urbain, on peut suivre le même raisonnement. Lorsque l’on se balade dans la rue, nous voyons fréquemment des tags, un peu partout, et nous n’y prêtons pas attention, car nous pensons que tous ces graffitis sont faits par les gars du coin. A cause de cela, nous pouvons malheureusement passer à côté de fresques magnifiques, de dessins et graphismes inventés par des artistes talentueux, des artistes du quotidien, simplement parce que l’on se dit : « Tiens, encore un tag… ». Notre coup d’œil furtif et désintéressé ne fait pas vivre ces œuvres, qui sont parfois, et beaucoup plus souvent que l’on ne l’imagine, porteuses de messages et de convictions. Des œuvres comme celles de Banksy, que nous allons étudier plus tard dans ce dossier. Le street art permet à ses artistes de s’émanciper des codes de l’art classique, de refuser de se fondre dans la masse. Les risques encourus sont un facteur supplémentaire de leur passion, et rajoutent un sens supplémentaire à leurs œuvres, puisque dans plusieurs pays et dans certains endroits, la pratique de l’art urbain est interdite.

Banksy : l’agitateur social

Les années 60. Une décennie marquée par les Guerres, du Viêt-Nam, du Biafra, la fin de la Guerre d’Algérie, mais aussi la révolution culturelle chinoise et nos premiers pas sur la lune. Dans la sphère artistique, entre Andy Warhol et Louis Armstrong, c’est la Beatlemania ! Et pourtant, naissant dans l’ombre de ces grands artistes se développe l’art urbain, le Street Art. Cette forme artistique a véritablement pris son envol à partir de la fin des années 70. Art appartenant à la mouvance contemporaine, l’art urbain, souvent éphémère, fait entièrement partie de notre quotidien, et pourtant, nous ne remarquons qu’une infime partie de ses œuvres, en fermant les yeux toutes les autres.

Quoi de mieux pour commencer que de présenter une des œuvres majeures de Banksy : Napalm, en 1994. Elle représente Kim Phuc, l’enfant vietnamienne tristement rendue célèbre par la photographie de Nick Ut en 1972, en pleine guerre du Viêt-Nam. Cette petite fille, vêtements arrachés, fuit son village, qui vient d’être bombardé au napalm par les forces aériennes américaines. Cette seule photographie a ravivé les flammes de la colère de l’opinion publique américaine vis-à-vis de l’engagement de son armée au Viêt-Nam, engagement qui était déjà fortement impopulaire. Et voilà que 22 années plus tard, Banksy réalise ce montage, dans lequel il fait apparaître Mickey Mouse et Ronald McDonald tenant la main, souriants, de Kim Phuc. Ces deux personnages sont des symboles du succès du modèle américain, le capitalisme, mais aussi de l’intervention controversée de l’armée au Viêt-Nam. Cette œuvre dénonce cet interventionnisme sans limite morale, qui attaque même les villages et ses habitants, qui détruisent des vies pour défendre un système, un bloc, soi-disant meilleur qu’un autre.

Une autre des particularités de Banksy est son utilisation très fréquente des rats dans ses œuvres. Selon lui, les rats sont une allégorie des artistes urbains. En effet, les rats sont méprisés, chassés et détestés par la plupart des gens. D’une certaine façon, le statut des artistes urbains est similaire avec les autorités. Ils se font chasser par les forces de l’ordre, et leur travail d’artiste est muselée par les interdictions, et ne peuvent s’exprimer librement, relégués à un travail dans l’ombre, secret. Banksy choisit des mises en scène insolites et souvent drôles pour nous montrer ces rats. Pour lui, ils sont souvent allégories de notre nature humaine. Ils sont peut-être les meilleurs exemples de certains travers de nos systèmes, des erreurs de nos sociétés. Des tireurs d’alertes, en quelque sorte.

Tout cela, c’est tout ce qui est appréciable et savoureux avec l’art urbain et l’art contemporain, et c’est ce qui devrait nous donner envie de nous déplacer au musée.

Aller au musée. Oublier les clichés. Penser et réfléchir.

 

Alexandre Weber
Membre de l'équipe Isegoria 2017