Neum : une enclave particulière en plein cœur de l’Europe

Publié le 10 juillet 2017 Société Histoire Géopolitique

Depuis 2013 et l’entrée de la Croatie dans l’Union européenne, la question de l’adhésion des pays slaves méridionaux refait surface dans l’actualité. Cependant, de nombreux problèmes subsistent dans cette zone, bloquant les négociations avec l’UE. L’enclave de Neum, en Bosnie-Herzégovine, est l’une des raisons pour lesquelles une adhésion serait bénéfique pour le pays. Malheureusement, la société bosniaque lutte encore contre le fléau du chômage, une gouvernance lente et des acquis sociaux en danger. En un sens, l’enclave de Neum nous rappelle pourquoi le processus d’adhésion de la Bosnie est si long et éprouvant. L’isolement de l’enclave marginalise la population, et s’ajoute aux nombreux clivages déjà présents en Bosnie.

Origine et situation actuelle de l’enclave de Neum

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, l’enclave de Neum n’est pas née de l’éclatement de l’ex-Yougoslavie en 1992, ni de l’égide austro-hongrois du milieu du XIXème siècle au début du XXème. Il faut bien remonter à la fin du XVIIème siècle pour trouver l’origine de l’enclave bosniaque, au temps de la République de Raguse, Cité-Etat forte de sa puissance maritime. Raguse s’étendait sur une longue partie de ce qui forme aujourd’hui les côtes croate et monténégrine, et bénéficiait donc d’une ouverture unique sur la Mer Adriatique et les routes maritimes commerciales de l’Europe, dominées alors par l’Empire Ottoman. Cependant, après la défaite des Ottomans face au Saint Empire Romain Germanique, le traité de Karlowitz, en 1699, scella le sort de la ville de Neum. La République de Venise, victorieuse aux côtés de l’Empire Romain, a alors accentué sa domination sur la région. Raguse a donc cédé deux territoires aux Ottomans, pour se protéger des velléités vénitiennes. Parmi ces deux territoires se trouvait une zone centrée autour de la ville de Neum, située au nord-ouest de la République et de sa capitale Dubrovnik.

L’enclave a perduré à travers les siècles pour être aujourd’hui confrontée à un nouvel obstacle géopolitique : l’entrée de la Croatie dans l’Union Européenne.

Quelle est donc la situation actuelle ? L’enclave de Neum sépare la Croatie en deux parties. La ville se situe à une trentaine de kilomètres de la Dalmatie du Nord et à environ 65 km au nord-ouest de Dubrovnik, en Dalmatie du Sud. Mais le problème est le suivant : la seule route qui la traverse est croate.

Pourquoi est-ce un problème ? Car pour aller à l’intérieur des terres bosniaques, le passage de la frontière croate est de fait obligatoire. En effet, les routes menant vers l’intérieur des terres bosniaques et qui évitent la frontière sont calamiteuses et mal reliées aux différentes villes bosniaques des alentours. Les Bosniaques se rendant à Neum préfèrent donc traverser la frontière plusieurs fois plutôt que d’emprunter ces routes difficiles.

D’un côté, le passage de la frontière est aisé pour les touristes européens qui viennent jouir des paysages de l’Adriatique, car tous ont un passeport biométrique. Mais pour la majorité des bosniaques de Neum et aussi de l’intérieur des terres, le passage relève du périple. Parce-que, le temps d’une route, ils passent non seulement la frontière croate, mais aussi et surtout la frontière de l’Union Européenne, et la grande majorité d’entre eux ne possède pas de passeport biométrique.

Mais la situation est également contraignante pour les Croates : en pleine saison estivale, depuis 2013, des embouteillages s’étendent parfois sur des kilomètres, ralentissant considérablement la circulation. Cela est un véritable problème pour les Croates qui habitent la vallée du fleuve Neretva, et souhaitent se rendre par exemple à Dubrovnik, où se situe l’hôpital le plus proche, mais qui reste à environ une heure et demie de route.

Au niveau géopolitique, cela pose un problème de continuité territoriale qui s’est déjà avéré être un danger pour le pays : il suffit que la Bosnie décide de fermer ses frontières pour mettre toute la Croatie en difficulté. Par exemple, en 1991, au début de la guerre de Yougoslavie, la Bosnie n’était pas encore en guerre, et refusait de laisser passer l’armée croate qui se rassemblait pour se défendre contre les Serbes. Dès lors, la situation actuelle étant encore et toujours le théâtre des tensions habituelles qui consument les Balkans depuis des siècles, l’Union Européenne a jugé bon d’intervenir.

Quelles sont donc les solutions proposées par les deux pays ?

En 2007, La Croatie a lancé la construction d’un pont contournant la Bosnie, dont les travaux ont été interrompus à cause d’un immense désaccord entre les deux pays à ce sujet. Ce pont devait régler le problème de continuité du territoire croate en contournant l’enclave de Neum grâce à la presqu’île de Pelje꙼꙼sac. Le gouvernement bosniaque s’est indigné face à ce projet qui allait provoquer un isolement définitif de la ville, ne réglait pas le problème du passage de la frontière, et menaçait le commerce maritime de la ville en compliquant l’accès des bateaux commerciaux. Paradoxalement, la construction du pont a aussi divisé l’opinion croate : en effet, la gauche (SDP) a freiné la construction du pont autant que possible, sous prétexte que celui-ci n’est pas une nécessité, et a proposé un trajet en ferry pour satisfaire les habitants croates de la région. Cependant, après maintes chutes de gouvernements et autres retournements politiques, la droite (HDZ) est au pouvoir depuis environ un an et semble décidée à mener le projet à terme : la construction du pont débutera en septembre 2017 et devrait a priori s’étendre jusqu’en 2021, grâce à des fonds d’un montant de 375 millions d’euros fournis par l’Union Européenne. Le pont devrait être assez haut pour que n’importe quel bateau puisse passer sans encombre.

Nous nous sommes rendus à Klek, une station balnéaire parsemée de résidences secondaires qui sont majoritairement louées aux touristes de juin à septembre, dernier village croate avant l’enclave de Neum. Là, nous avons rencontré Blasko Martic, 80 ans, qui nous a fourni ses opinions sur la situation : « La gauche n’aime pas la Croatie. Ils ne se rendent pas compte que l’hôpital le plus proche est à plus d’une heure de route et l’été, avec les embouteillages causés par la frontière, on peut mettre plus de trois heures. Ce pont nous sauverait » s’exclame Blasko. Sa femme Stojanka, 75 ans, bras croisés, se tient derrière lui et acquiesce d’un hochement de tête.

Ainsi, sans coopération entre la Croatie, L’Union et le gouvernement bosniaque, Neum restera une enclave isolée, ne profitant pas de son potentiel commercial et touristique dont la Bosnie aurait grandement besoin. Une solution durable et efficace serait l’entrée de la Bosnie-Herzégovine dans l’Union Européenne, mais, là aussi, de nombreuses embûches entravent le chemin de l’adhésion.

La Bosnie future membre de l’Union européenne ?

Pour régler tous ces problèmes de mobilité, une entrée de la Bosnie dans l’Union Européenne semble être la meilleure solution. Mais le temps et la situation politique ne jouent pas en la faveur de l’enclave littorale. Bien qu’une demande d’adhésion ait été adressé à la Commission le 15 février 2016, acceptée le 20 septembre suivant, les négociations sont dans une impasse. Le début des négociations remonte à 2005, avec les discussions autour de l’Accord de stabilisation et d’association (ASA) : un accord de préadhésion, qui, sous réserve que le pays candidat soit suffisamment stable, prépare ce pays à l’adoption des obligations communautaires de l’Union. Mais alors que la Croatie a vu son ASA entrer en vigueur 4 ans seulement après le début de leurs négociations, il a fallu attendre 2015, et donc 10 longues années, pour voir l’ASA bosniaque entrer en vigueur à son tour.

On peut alors se poser deux questions : que s’est-il passé, entre 2005 et 2015, ayant pu causer un ralentissement si important ? Et que reste-t-il à faire pour que la Bosnie devienne membre de l’Union, et puisse ainsi débloquer la situation de son enclave ?

Plusieurs raisons expliquent ce délai d’une décennie. La première est la division politique du pays. En effet, depuis les accords de Dayton (1995, après la fin de la guerre), le pays est divisé en deux entités gouvernementales distinctes : La République serbe de Bosnie (population majoritairement serbe) et la Fédération de Bosnie et Herzégovine (population croate et bosniaque). La présidence du pays est tripartite, séparée entre les trois ethnies principales du pays : Serbes, Bosniaques et Croates. Il découle de ce système une difficulté de gouvernance importante et un frein qui handicape le processus d’adhésion, notamment causé par les velléités séparatistes de la République serbe (RS), qui vont à l’encontre de l’idée d’un État plus centralisé défendue par La Fédération de Bosnie et Herzégovine (FBH). En 2008, au moment où l’ASA est signé (signé mais pas appliqué), l’Union fixait comme objectif de « continuer d’améliorer et de renforcer la coordination entre l’État central et les entités, en instituant des mécanismes réguliers et institutionnalisés ». Ici est démontrée l’incapacité de l’UE de délivrer des directives claires aux deux entités gouvernementales. Depuis lors, rien n’a vraiment changé, et l’Union a réitéré cette demande en 2014, puis en 2016.

La seconde raison du délai est l’ensemble des problèmes auxquels est confrontée la société bosniaque : le chômage, qui atteint presque 30% de la population active (27% en 2015), et presque 60% chez les jeunes en 2016, la fuite des cerveaux des jeunes bosniaques diplômés vers l’Europe (80 000 depuis 2013), le manque de logements sociaux... Ces mêmes problèmes ont déjà provoqué des manifestations d’ampleur fin 2014. L’application d’un plan de réforme clair est clé au processus d’adhésion. Le « Compact for Growth and Jobs », plan visant à réduire le chômage, à moraliser la vie politique, à mettre fin à la précarisation du travail et aux inégalités sociales, proposé par le gouvernement bosniaque, est devenu depuis décembre 2014 la pierre angulaire du projet d’adhésion. Dans les conclusions du Conseil Européen de décembre 2014, il est dit qu’un « Progrès significatif dans l’application de l’agenda de réformes, notamment le Compact for Growth and Jobs [i] », sera nécessaire pour que la demande d’adhésion soit traitée par l’Union.

Ce qu’il reste à faire est donc clair sur le papier : appliquer ces promesses de réforme, surmonter les obstacles politiques. Plus facile à dire qu’à faire ? Sans aucun doute. La Bosnie est aujourd’hui toujours en proie aux volontés séparatistes de la République de Bosnie et de son chef Milorad Dodik, qui attise les tensions internes depuis 2006. Et même si la courbe du chômage est en constante baisse, il reste trop handicapant pour une adhésion saine. Ce processus va certainement encore prendre des années, laissant les habitants de l’enclave de Neum isolés du reste du pays.

Ainsi, que faire en attendant ? Négocier avec l’Union ? Négocier avec le gouvernement croate pour des projets d’aménagement communs ?

Malheureusement, lorsque l’on regarde le dossier bosniaque, il semble que l’adhésion soit loin d’être d’actualité. Les projets de construction sont avortés pour manque de fonds, les contrôles aux frontières sont renforcés par les mesures antiterroristes de l’Union, rien qui puisse faire avancer la situation dans le sens de la Bosnie. La lueur d’espoir : le « Compact for Growth and Jobs », qui symbolise le combat mené contre le chômage ou la corruption, déjà efficace au regard de la baisse progressive du taux de chômage. Espérons que ces problèmes soient résolus pour que la Bosnie, comme son voisin croate, rejoigne l’Union.

Cet article a été co-écrit par Mira Grgic et Alexandre Weber pour participer au concours étudiant du Monde Diplomatique. 


[i] Traduit de l’anglais: « Council conclusions on Bosnia and Herzegovina Foreign Affairs Council meeting; Brussels, 15 December 2014 »

 

 

Mira Grgic
Membre de l'équipe Isegoria 2017