L’évolution des médias français face aux politiques : de la satire au conflit

Publié le 05 juin 2017 Médias Politique Société

« Vous êtes en 2017 et vous regardez l’ancêtre d’Internet, bonsoir ! » Alors que « Les guignols de l’info » vont bientôt souffler leur trentième bougie, l’émission qui occupe le début de soirée de Canal+ depuis août 1988 n’est plus ce qu’elle était jadis, dénaturée et menacée depuis l’arrivée de Vincent Bolloré à la tête du groupe en 2013. Pourtant, Canal+ a longtemps été ancrée dans la vie politique française. Entre caricature et diffamation, le fameux « Esprit Canal » a, pendant des années, poussé à bout les limites de la satire et de la parodie. Pourtant, aujourd’hui, la banalisation et le changement de politique interne a rendu cet esprit stérile de nouvelles idées. Canal n’ose plus, ne marche plus sur un fil avec les figures politiques, et quitte la dérision et la gentille provocation pour se tourner vers la facilité et la recherche de popularité auprès des français. Plus de Petit Journal, des Guignols asphyxiés, un Grand Journal rendu plus « soft », Canal change, et l’intérêt que nous lui portons change avec elle. Mais la situation de Canal+ n’est que le symptôme d’un changement s’opérant sur les médias français en général. Depuis des années, la satire politique est progressivement devenue « has-been », les grandes chaînes se tournant vers d’autres manières de composer avec les politiques, plus agressives, moins humoristiques, en bref : conflictuelles.

Les guignols de l’info : Dérision et satire politique aux heures de grande écoute

Où sont passées les séquences culte de la campagne de 1995, où sont passées celles de la campagne de 2002 ?

Depuis sa création à l’aube des années 1990, la liberté des auteurs de l’émission a toujours été son principal avantage : De Ben Ladden à Georges Bush, de Chirac à Hollande, de Jean Pierre Papin à Zlatan, ils riaient de tout et avec tout le monde. Malheureusement, ces auteurs ont désormais une feuille de route, aux exigences contraires à la liberté d’expression qu’ils avaient auparavant. Moins de politique française, plus de « people », de « Gossip », moins de parodies moqueuses et décalées, si décalées qu’elles créaient régulièrement des polémiques. Pour Le Figaro, un interne de Canal+ commente : « Pour résumer, on nous a dit moins de politique et plus de Kim Kardashian et de Kanye West. Ils voulaient qu'on écrive sur ce qu'ils appellent la ‘pop-culture' en se basant sur les 100 personnalités les plus influentes. » Quel dépit. L’émission semble condamnée à ne plus jamais donner de coups de pied dans la fourmilière politique française. Porter l’intérêt sur des figures absurdes que l’on décrit souvent comme « abrutissant » la jeunesse : où est l’esprit des Guignols de la première heure ?

Certes, depuis quelques années, et au fil du temps, d’autres sont venus accompagner voire remplacer les populaires marionnettes, comme Le Petit Journal de Yann Barthès ou Groland, mais aussi Ardisson, Maïtena Biraben, De Caunes et Garcia etc… Mais aucune de ces émissions n’avait le courage ou l’envie d’oser des Guignols envers la classe politique. Comme exemple, il suffit de prendre la très récente campagne présidentielle de 2017. A-t-on entendu parler des Guignols pendant cette période ? Pas ou excessivement peu. Comparez cette période à son homologue de 1995, ou même à celles de 2002 et 2007. La preuve est faite que nous avons perdu un moyen de rire de nos politiques. La preuve est faite que la satire politique s’éteint peu à peu sans que nous puissions protester en sa faveur. Aujourd’hui, les médias préfèrent se tourner vers le scandale plutôt que vers la satire. L’émission Quotidien, jadis Le Petit Journal de Canal+, en est l’une des illustrations. (Voir par la suite)

Le journal des Guignols n’a jamais eu vocation à donner dans la restitution de l’actualité au pied de la lettre, ne se veut teinté d’aucune couleur politique, et même si le traitement de certaines marionnettes pourrait laisser supposer le contraire (Hollande, Balladur), le fait que « tout le monde y ait droit » montre qu’ils s’adressent à tous les Français, de tous les bords. Ils sont l’incarnation de notre attachement à la liberté d’expression et à la satire politique.

Il est clair que certaines personnes n’apprécient guère le traitement de certains éminents personnages de notre société, y compris ces personnages eux-mêmes, mais ici réside tout leur intérêt. Ils déchaînent les passions. Durant la campagne de 1995, le portrait tiré par les Guignols De Jacques Chirac était celle d’un pacha sympathique, qui ne brillait pas par ses compétences mais à qui on pouvait s’identifier. Chirac a bénéficié d’une popularité conséquente grâce à cela, contrairement à Edouard Balladur, son rival de l’UDF, qui en a beaucoup souffert.

« Les Guignols de l’info ne dénudent pas les puissants, ils incarnent le pouvoir social. Ils rient de ce dont il faut rire pour être dans le coup. Ils sont les coussins péteurs de l’idéologie dominante. » Alain Finkielkraut, détracteur des guignols.

La campagne « Mangez des pommes », le portrait de François Bayrou, de Nicolas Sarkozy et plus récemment de François Hollande suivent la même logique : exposer les politiques, les faire apparaître comme on ne les a jamais vu pour enlever l’inaccessibilité que leur confère leurs positions. Mais où tout cela a-t-il disparu ?... Rendre la politique accessible et drôle, sensibiliser les français à la politique, voilà ce qu’était la mission des Guignols, mission qui n’est tristement plus remplie aujourd’hui.

Néanmoins, les Guignols n’étaient pas seuls dans leur entreprise. Les années 1970 et 1980 ont vu se développer beaucoup d’émissions satiriques, à la radio puis à la télévision. Mais ces programmes ont également disparu, les antennes radios ayant subi la même transformation – si ce n’est plus précoce - que les chaînes de télévision comme Canal+. Pour vous en donner un exemple, voici un réquisitoire prononcé par Pierre Desproges contre Jean-Marie Le Pen, invité de son émission de radio « Le tribunal des flagrants délires » sur France Inter, en 1982. Il traite, devant le candidat d’extrême droite, à une époque qui marque les premières avancées électorales notables du Front National sur la scène politique française, de thèmes éminemment polémiques qui entouraient déjà le leader du parti. Racisme et antisémitisme sont traités avec humour noir, par un discours n’associant jamais directement son interlocuteur avec son récit. L’implicite fait réfléchir les auditeurs sur les pensées de l’invité, qui, même si son nom n’est jamais prononcé, est directement associé aux idées ressortant du discours de Pierre Desproges. Le lien vers cette tribune ici :

https://www.youtube.com/watch?v=bacxbeQB6DU

Avez-vous récemment entendu une tribune comme celle-ci ? Ou peut-on entendre les nouveaux Pierre Desproges ? Sans accabler les hommes politiques de scandales, ces émissions réussissaient dans leur entreprise d’exposer les idées, et non pas les comportements ou dérapages.

 

Le Petit Journal et Quotidien : de la satire à l’affrontement

Quoique l’on en pense, Quotidien est le symbole du virage pris par les médias avec les figures politiques françaises.

Pendant les années 80 et jusqu’à l’avènement des médias modernes comme Le Petit Journal puis Quotidien, les émissions ne cherchaient ni à dénoncer ni à exposer les travers des hommes politiques. Les coulisses de leur vie privée restaient privées, et bien que, parfois, les médias s’en amusait, ils ne révélaient jamais les dessous des affaires ou ne creusaient jamais les rumeurs. Ils se taisaient, même, lorsque des affaires d’envergures touchaient la sphère personnelle d’hommes forts de la nation. Le meilleur exemple est celui de 1984. 17 éditeurs reçurent un manuscrit, écrit par Jean Edern Hallier, révélant la double vie de François Mitterrand, révélant son implication sous Vichy, sa maladie, mais aussi et surtout l’existence de sa fille Mazarine, née d’un adultère. 17 éditeurs, aucune publication. Les médias se taisent, trop hésitants, ou menacés par l’Elysée. Lorsque l’un tente de le publier, les imprimés sont détruits. Il a fallu attendre 1994 pour voir Paris Match avoir l’autorisation de présenter l’affaire au Grand Public. Plus d’un million d’exemplaires vendus en quelques heures : le scandale a du succès.

Pensez-vous qu’aujourd’hui, dans une époque ayant supprimé quasi-totalement les tabous de la vie privée des politiques, cette affaire serait restée silencieuse ?

Preuve que les médias ont évolué dans leur manière d’exposer les élites : l’affaire DSK, l’exposition du couple Sarkozy et de leur fille, le livre de Valérie Trierweiler, les nombreux « FillonGate ». Même Julie Gayet et le scooter de l’ancien chef de l’Etat ont fait les gros titres pendant des semaines, alors que les nombreuses aventures du casanova de l’Elysée Jacques Chirac ne sont jamais parues dans la presse. Tout est exposé, enquêté et exploité dans les moindres détails, et par toutes les formes de médias.

Au-delà des affaires, c’est maintenant le quotidien des politiques qui est épié. La recherche du moindre petit faux-pas finira dans le journal de 20h ou dans les émissions de début de soirée comme C’est Canteloup ou Quotidien. Le meilleur exemple de ce changement s’est déroulé très récemment. Pendant la campagne présidentielle, nous avons vu les journalistes de Quotidien se faire brutalement éjecter de meetings de Marine le Pen, ou insulter par des supporters des candidats du Front National ou de La France Insoumise. C’est peut-être pour cette raison que les concernés montrent beaucoup moins de tolérance vis-à-vis de Quotidien, accusé de prendre parti, de ne critiquer que ce qui les arrange. Il est vrai que lorsque l’on voit Emmanuel Macron et Benoît Hamon passer des moments cordiaux, quasi-amicaux lorsqu’ils sont invités sur le plateau de l’émission, et Jean Luc Mélenchon et les autres candidats se faire continuellement bâcher et mis devant le fait accompli par ces mêmes journalistes, il y a de quoi se poser des questions sur la neutralité de TF1.

« Ils provoquent des dérapages et se nourrissent du buzz qu’ils ont eux-mêmes créé. » « Des fouineurs mal placés, pas des journalistes » Certes, on peut leur adresser un nombre incalculable de critiques et de jugements négatifs, mais leur travail a le mérite d’être engagé. Ils souhaitent révéler au grand jour les erreurs, les mensonges et les idées reçues partagées par le paysage politique français. On peut être en désaccord avec leurs objectifs et leurs partis-pris, mais au moins, ils essaient, ils creusent, et perpétuent cette tradition selon laquelle les médias peuvent être la tribune de la population – d’une certaine population – française.

En novembre dernier, Hugo Clément, l’un des journalistes les plus populaires de Yann Barthès, adressait une longue tribune à certains membres de l’élite qu’il critique. On voit là que ces journalistes si facilement critiquables agissent par conviction, même si on peut être en désaccord avec leurs méthodes.

« C'est l'histoire d'un grand foutage de gueule. L'histoire de dominants, de diplômés de grandes écoles, d'héritiers, de dignes représentants de l'élite française. L'histoire de tous ces gens qui vous prennent pour des idiots. Ils s'appellent Marine Le Pen, Nicolas Sarkozy, Jean-Christophe Cambadélis, ou Florian Philippot. »

[…]

« Vous avez remarqué ? Jamais de noms, d'identité précise, toujours de l'abstrait : LE système, LES élites, LES bobos, LES bien-pensants. Donner une identité ouvrirait la possibilité d'une riposte, d'une défense, bref d'une embrouille dans un discours qui doit être le plus simple et manichéen possible. Rester vagues, à coups de "les", "eux", "ils", c'est permettre aux gens qui écoutent ou regardent de ranger qui ils veulent dans ces catégories, de ne contredire aucune conviction, de ne vexer, de ne brusquer personne tout en donnant l'impression de secouer "ceux d'en haut". En fait, ils ne secouent personne, car ils ne désignent personne. Du vent. Du faux courage. S'ils désignaient, ils devraient se désigner eux-mêmes. Et ils le savent. »

Ou en sommes-nous ?

Voilà pourquoi la satire politique s’éteint peu à peu. La fracture est trop prononcée entre les médias et les élites politiques pour que leurs relations restent, ou plutôt redeviennent comme elles l’étaient au temps des guignols. Tout le monde s’attaque, tente de se décrédibiliser, de se dénigrer, au lieu de rire de l’autre avec finesse et intelligence, sans installer un climat social belliqueux entre les élites ET les médias. Nous ne taisons plus les affaires privées mais les révélons au grand jour, au grand dam des sondages d’opinion et de l’humeur des politiques.

Avant, on composait avec les Guignols, maintenant, on riposte face à Quotidien.

Aujourd’hui certains médias sont trop attirés par le scandale, par ce qui pourrait faire grimper leurs audiences et leurs chiffres, plutôt que par l’envie de proposer des programmes intelligents qui participent à leur façon de la vie politique française, qui interpellent et concernent, qui rient des élites sans les harceler, qui impliquent les français dans la politique, qui montrent leurs élus sous un visage humoristique et satirique. D’un autre côté, ces médias nous révèlent que nos dirigeants, ces élites critiquées par Hugo Clément, nous mentent, et profitent d’un système auquel ils sont sensés se dévouer. Les chocs provoqués par certaines affaires, relayées grâce à ces émissions, nous pointent du doigt non seulement les failles des hommes qui nous dirigent, mais aussi de notre système politique et social.

Alors, cette évolution était-elle souhaitable ? Oui, probablement. Nous vivons à une époque où la politique a perdu son aspect inatteignable. Les derniers chefs de l’Etat se sont appliqués à rendre la fonction présidentielle accessoire, voire ridicule ces dernières années. De nouveaux mouvements sont apparus, En Marche ! La France Insoumise. La sphère politique s’étend désormais bien plus loin que le Gouvernement et les partis. Elle fait partie du quotidien de tous, et peu importe l’intérêt que nous lui portons, elle nous entoure 24 heures sur 24. « L’homme est un animal politique », n’est-ce pas ? Alors, en voyant tous ces nouveaux visages, ces démagogues, ces gens qui souhaitent nous représenter en démarchant nos bulletins par tous les moyens possibles, les médias ont certainement raison de les attaquer en retour. Une sorte de barrière de défense qui s’interroge sur la légitimité des hommes ambitieux et assoiffés de pouvoir que sont souvent les politiques. La période a changé, les médias s’adaptent.

« Vive la République, et Vive la France »

« A ciao bonsoir »

Alexandre Weber
Membre de l'équipe Isegoria 2017