Le Soudan du Sud est-il bien armé pour sa survie ?

Publié le 07 mars 2017 Société Histoire Géopolitique

Ce lundi 20 février la nouvelle est tombée : l’état de famine a été déclaré au Soudan du Sud, un état que la planète n’avait pas connu depuis six ans. La définition d’un état de famine par les Nations Unies ne peut être plus explicite : « cela veut dire que des hommes et des femmes ont déjà commencé à mourir de faim ». On estime que plus de 100 000 Soudanais du Sud sont actuellement touchés, mais le plus dramatique se réserve sûrement pour les mois à venir : potentiellement plus de 5 millions de Sud-Soudanais pourraient être affectés par la famine. La guerre civile débutée en décembre 2013 n’épargne plus personne, elle tue même indirectement à travers cette crise alimentaire dont elle est la première responsable.
Pourtant, l’espoir filait à travers les contrées du pays le jour de l’obtention de son indépendance (le 9 juillet 2011) : les Soudanais du Sud se sont sentis enfin libres, délivrés de Khartoum (capitale du Soudan) et maîtres de leurs richesses et de leur destin. Mais la guerre civile sur fond de critères économiques et ethniques a fragilisé l’unité du « plus jeune Etat du monde », une unité qui semble dorénavant illusoire.

L’accession à l’indépendance le 9 juillet 2011

Pour comprendre la guerre civile qui sévit actuellement au Soudan du Sud, nous devons déjà revenir sur les dynamiques qui ont donné lieu à la scission du territoire Soudanais en deux Etats distincts : Le Soudan ayant comme capitale Khartoum et le Soudan du Sud gouverné par Juba.
Il semble que, du fait des différences religieuses, culturelles et économiques, la séparation était inévitable et l’unité du Soudan artificielle.

Une unité mise à mal dès l’indépendance à cause de guerres civiles successives

Dès son accession à l’indépendance en 1956, le Soudan fut plongé dans une guerre civile larvée entre le Sud et les autorités de Khartoum. Cette guerre civile connaît une unique trêve qui dure 11 ans, entre 1972 et 1983, jusqu’aux accords de paix de 2005. Dès 1983, la cause du Sud-Soudan fut prise en charge par l’Armée Populaire de Libération du Soudan dirigée alors par John Garang. C’est une des guerres les plus meurtrières de l’époque contemporaine : 2 millions de personnes ont trouvé la mort et 4 millions de personnes ont dû fuir le Sud Soudan de 1983 à 2005. Cet antagonisme historique entre les populations du Sud et du Nord s’explique à travers des critères politico-religieux.

Le territoire Soudanais est divisé en deux groupes culturels distincts : Au Sud : un territoire d’Afrique noire à majorité catholique. Au nord : un territoire à majorité musulmane plus proche des pays d’Afrique du Nord. C'est sur cette même division Nord-Sud que l'accent a toujours été mis depuis la conquête du Soudan par l’Egypte en 1820, et que les interactions et les conflits résultant des mouvements de population ont généralement eu lieu. C’est sur cette même division que les autorités de Khartoum ont développé leurs pouvoirs. Elles ont mené des campagnes « d’homogénéisation culturelle » en voulant imposer la charia sur l’ensemble du territoire.

Depuis l’indépendance du Soudan en 1956, les populations du Sud ont été marginalisées au profit des populations du Nord. Malgré le fait que la majorité des ressources pétrolières se trouve au Sud, la rente pétrolière n’a jamais vraiment été reversée aux populations « noires » du Soudan. Ces politiques volontairement inégalitaires ont donné lieu à des déséquilibres économiques et sociaux entre le Nord et le Sud.

L’accession à l’indépendance le 9 juillet 2011

Le 9 janvier 2005, l’accord global de paix signé à Nairobi met fin au conflit sanguinaire entre le Sud et le Nord. Durant cet accord, il est décidé de mettre en place un referendum d’autodétermination du Sud-Soudan en janvier 2011. Les Sud-Soudanais ont deux choix : l’unité ou la séparation. Avec une participation assez improbable de 97%, les résultats officiels publiés le 7 février donnent un pourcentage de 98,83% en faveur de l’indépendance de cette région autonome. L’accession à l’indépendance du Soudan du Sud est une victoire aussi pour les Etats-Unis. En effet, depuis les attentats du 11 septembre 2001, les ingérences américaines sur le territoire Soudanais ont un but précis : priver le régime Chinois d’accéder aux ressources pétrolières du Soudan pour limiter sa pénétration dans le pays et plus largement en Afrique de l’Est. Le Soudan est aussi le théâtre d’une guerre larvée entre les Etats-Unis et la Chine. Alors que le premier a poussé le Soudan à se scinder en deux, le deuxième est un allié historique du régime de Khartoum.

La guerre civile Sud-Soudanaise

Depuis l’indépendance du Soudan du Sud en 2011, le pays est en proie à une guerre civile sur fond de tensions ethniques et de pouvoirs qui mettent à mal l’unité du pays.

Le Mouvement populaire de libération du Soudan (SPLA) qui gouverne le Soudan du Sud depuis son indépendance est secoué par une lutte acharnée pour le pouvoir en son sein Elle oppose le président du Soudan du Sud, Salva Kiir, et son vice-président, Riek Machar, issus des deux principaux groupes ethniques du pays, respectivement les Dinka et les Nuer. En décembre 2013, la lutte politique se transforme en guerre civile lorsque le président annonce avoir déjoué un coup d’Etat fomenté contre lui par son ancien vice-président. Ce dernier appelle l’armée à renverser Salva Kiir. Dès le 15 décembre, les violences embrasent le pays sur fond de rivalités territoriale et de pouvoir.

Malgré les accords de paix du 26 août 2015 et le déploiement massif des forces de l’ONU (plus de 15 000 casques bleus), les combats n’ont jamais cessés et se sont renforcés à partir de juillet 2016. Les civils sont les premiers à être exposés. En effet, Salvaa Kiir et Riek Machar ont du mal à contrôler leurs factions armées : les pillages et les exactions contre les villages sont devenus monnaie courante. D’après les experts, c’est un conflit qui repose sur des problématiques de pouvoir plus qu’ethniques. Effectivement, le territoire est divisé entre groupes armés, indépendants les uns des autres, ennemis ou alliés en fonction des circonstances. Ces milices dirigent des régions entières, s’opposent à la pénétration du pouvoir central (l’armée régulière dirigée par Salva Kiir) et rendent illusoire le projet d’un Soudan du Sud uni et stable.

Depuis quelques mois, la situation semble s’être empirée : les violences se sont généralisés à l’ensemble du territoire. En effet, les provinces d’Equatoria (Ouest, Est et centre) étaient globalement épargnées des combats. Sur ces territoires, diverses milices ont pris le pouvoir et commis des atrocités. Ces groupes armés sont variés : ce sont aussi bien des factions ethniques ou des bandits de grands chemins, qui se sont fait une spécialité de piller l’aide humanitaire.

Les civils sont les premières victimes. D’après les estimations de l’ONU, plus de 50 000 personnes ont trouvé la mort depuis 2013 et plus de 2 millions 500 mille personnes ont été déplacées de force à l’intérieur du pays et 500 000 ont été forcé à le quitter. Sur la frontière ougandaise, l’afflux de réfugiés est continu : 3000 Sud-Soudanais traversent la frontière chaque jour pour fuir les combats.

A peine formé, le Soudan du Sud est un Etat mort-né, plongé dans une guerre civile qui pourrait être la plus meurtrière de notre époque si la communauté internationale n’en prend pas réellement acte. Malgré les appels de l’ONU dénonçant un « processus continu d’épuration ethnique comparable à celui qui s’est produit au Rwanda en 1994 », la communauté internationale réagit timidement : les morts, les blessés, les réfugiés passent sous le regard des quelques 15 000 casques bleus de l’opération MINUSS (Mission des Nations Unies au Soudan du Sud), aussi impuissants qu’inefficaces.

 

Bibliographie :

Le Monde, 2016, Soudan du Sud : des experts de l’ONU dénoncent un « nettoyage ethnique »
Le Monde des livres, 2016, Sauvage rivalité du Darfour
Le Monde, 2016, L’ONU craint des « atrocités de masse » au Soudan du Sud
Le Monde, 2016, L’ONU sous pression face à un Soudan du Sud en guerre
Diploweb, 2013, Soudan : la guerre secrète américano-chinoise
Diploweb, 2012, Afrique : Sud-Soudan, un miroir
Libération, 2016 Soudan du Sud, A Juba, sur les sentiers de la guerre
Libération, 2016 Soudan du Sud repartir sur des ruines
Libération, 2015 Pourquoi le Soudan du Sud bascule-t-il dans la violence ?
Compte rendu de la visite au Soudan du groupe Sénatorial France-Soudan du 6 au 8 juin 1998, Quel avenir pour le Soudan ?
Prunier Gérard Studia Africana 1994, "Histoire et ethnicité dans le conflit du Sud Soudan"
Editions Karthala, 1989, Marc Lavergne, Le soudan contemporain – De l’invasion turco-Egyptienne à la rébellion africaine (1821-1989)
Afrique contemporaine, 2013, Sud-Soudan, le pays des « rivières ». Les défis des ressources en eau
Afrique contemporaine, 2013, pétrole dans les deux Soudan. Production, répartition et exploitation des champs pétroliers

Aymeric Blanchard
Membre de l'équipe Isegoria 2017