Babylone de Yasmina Reza, la critique Isegoria

Publié le 08 février 2017 Littérature

Le titre nous intrigue. L’épigraphe y fait peut-être référence : il s’agit d’une citation du photographe américain du XXème siècle Garry Winogrand. « Le monde n’est pas bien rangé, c’est un foutoir, je n’essaie pas de le mettre en ordre ». Ce n’est qu’à la page 153 que le titre se clarifie – un peu – avec ce verset : « Aux rives des fleuves de Babylone nous nous sommes assis et nous avons pleuré, nous souvenant de Sion » (c’est-à-dire du peuple Juif). Elizabeth, à la fois héroïne et narratrice du roman n’essaie pas, elle non plus, de remettre le monde en ordre. Elizabeth s’assoit, et nous avec elle. Le roman surprend par sa structure : plus de la moitié est consacrée à la situation initiale. L’héroïne de soixante ans, perdue dans ses pensées – jamais anodines – nous fait découvrir sa vie, passée mais surtout présente. Elle nous donne également à voir le second héros du livre : Jean-Lino Manoscrivi, son voisin du dessus dans une ville de banlieue parisienne fictive. Jean-Lino est doux et gentil, Elizabeth l’aime beaucoup, il reste toujours à ses yeux « inoffensif » (page 210), même après avoir commis le pire des crimes. Dans la deuxième partie du roman, un drame. Le lecteur est surpris, autant par l’évènement, inattendu, que par Elizabeth, au pragmatisme presque cruel. Puis par lui-même. On est pris de court peu longtemps, on est pris au jeu très vite. Un jeu, car dans le livre de Yasmina Reza, rien n’est sauvé, à part peut-être « la vie qui va de soi » (page 209), une vie qui coule donc, comme les fleuves de Babylone. Rien n’a d’importance pour Elizabeth, surtout pas le passé, cette « brassée de feuilles mortes auxquelles il faudrait mettre le feu » (page 93). L’héroïne est presque grecque, Antigone contemporaine, tragique mais jamais triste. C’est pour elle qu’on lit Babylone.

On a rarement lu un roman qui parle aussi bien de photographie. D’ailleurs les deux sont sûrement plus proches que l’on l’imagine. Jack Kerouac aurait dit de Robert Frank qu’il « a tiré de l'Amérique un poème triste qu'il a coulé dans la pellicule ». Le thème ressort à la fois à travers les phrases cinglantes propres au style de Reza, et à travers la narration, comme une suite de saynètes. On lit Babylone comme on regarde un livre de photos d’inconnus – comme Elizabeth feuillette The Americans de Robert Frank. C’est une photographie de la vie d’Elizabeth. Une photo plutôt qu’une peinture car la photographie juge moins, elle montre, comme notre roman. On ne juge pas quand on a déjà tout condamné. Surtout, elle n’a de vrai que le moment où on l’a prise. A part ce présent-là, comme celui de la narration d’Elizabeth, rien ne compte, surtout pas ce qui s’est passé plus tôt. Garry Winogrand explique un jour qu’il photographie « pour découvrir à quoi ressemble une chose quand elle est photographiée […] car le fait de photographier une chose change cette chose ». Yasmina Reza a fait de ses personnages des choses photographiées. Page 192, elle écrit : « On ne peut pas comprendre qui sont les gens hors du paysage […] C’est ça que Denner m’avait appris à voir dans les photos dites de rue, comment le paysage éclaire l’homme. Et comment, en retour, il fait partie de lui. Et je peux dire que c’est ça ce que j’ai toujours aimé chez Jean-Lino, la façon dont il portait le paysage en lui, sans se défendre de rien. »

Le thème de la photographie, comme tous les autres abordés par l’écrivain dans son roman, sont portés par une écriture bien particulière qui situe Yasmina Reza dans un paysage littéraire résolument moderne. En effet, l’écrivain emploie de multiples jeux de discours qui incitent le lecteur à se montrer attentif au texte : qui parle ? À qui ? Ces questions se posent à de nombreuses reprises dans l’ouvrage. Le discours direct est régulièrement transformé en discours indirect, et les incises qui permettent de comprendre quel personnage assume une parole (« il a dit ») sont souvent reléguées en fin de phrase, ce qui a pour effet de ralentir la compréhension du texte. Un exemple marquant de sollicitation du lecteur et de trouble des discours est une lettre adressée par l’héroïne à Jean-Lino page 206 sans aucune mention de cette lettre dans les paragraphes précédents : « Il avait fini par (…) sans amertume. Cher Jean-Lino, … ». Ici, si on comprend qu’il s’agit d’une lettre, l’auteur n‘apporte aucune information sur cette lettre : est-elle imaginaire ? Réelle ? Quand est-elle envoyée ? Dans le texte de Yasmina Reza, l’écriture est donc un moyen de poser des questions et participe pleinement de l’effet de flou créé dans un texte qui divague.

Finalement, quelles appréciations pour ce roman ? On ne peut que conseiller la lecture de ce livre, une vraie réussite de l’auteur qui allie suspens et analyse du monde moderne dans une œuvre qui se lit aisément. Un bon moment à passer, avec l’assurance d’en sortir avec une multitude de questions grâce à ce livre qui ne conclut pas vraiment. Morosité de l’existence, tensions humaines, folie, les thèmes sont abordés avec délicatesse, presque effleurés, pour inviter le lecteur à la réflexion et remettre en cause certaines de ses certitudes. Reza pointe par exemple avec justesse la complexité des relations humaines et incite le lecteur à s’interroger : amour-haine entre Jean-Lino et Lydie, amitié-amour entre Jean-Lino et Elizabeth, haine-admiration entre Elizabeth et sa sœur Jeanne : tout balance entre deux pôles contraires.

En guise de conclusion, permettons-nous seulement de poser une question : Yasmina Reza obtient-elle le Renaudot pour ce livre en particulier ou pour l’ensemble de son œuvre ? En effet, l’analyse des écueils de la société moderne et les jeux de discours percutants et, disons-le, assez révolutionnaires, qui caractérisent l’écriture de l’auteur paraissent plus aboutis encore dans un roman comme Hommes qui ne savent pas être aimés, (Y.Reza, 2009). Si Babylone est assurément un excellent livre, il n’est pas certain qu’il soit un grand livre qui entre dans la postérité en allant de « l’autre côté de la vie », pour citer un illustre prédécesseur de Yasmina Reza, Louis-Ferdinand Céline, Prix Renaudot 1932 grâce à son Voyage au bout de la nuit.

Souhaitons en tout cas à Yasmina Reza de nous donner tort, et courez achetez le roman pour vous faire votre avis.

 

Cet article a été écrit en coopération avec Arnaud de Bonnefoy.

Mira Grgic
Membre de l'équipe Isegoria 2017